You are currently viewing Visite Rive gauche du Paris Noir : réinscrire la pensée noire francophone et les luttes anticoloniales dans le récit officiel

Visite Rive gauche du Paris Noir : réinscrire la pensée noire francophone et les luttes anticoloniales dans le récit officiel

Pour cette troisième et dernière chronique consacrée aux visites guidées du Paris Noir, suivons Kévi Donat dans les 5e et 6e arrondissements de la capitale, qu’on associe à l’élite intellectuelle. Depuis 2013, le guide-conférencier organise des visites guidées pour faire (re)découvrir de « grandes figures noires venues d’Afrique, de la Caraïbe et des Etats-Unis » qui ont vécu à Paris, et qui ont une place dans son histoire.

« Au XXe siècle, ces rues ont été le cœur de la pensée noire francophone. Autour de la Sorbonne et de Présence Africaine, des intellectuels, écrivains et militants majeurs – Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Alioune Diop, les sœurs Nardal et d’autres – ont fait de ce quartier un foyer essentiel des luttes anticoloniales et de la réflexion sur l’identité noire », écrit Kévi Donat dans son livre A la découverte du Paris noir – Balade au cœur de l’histoire noire de la ville lumière (éditions Faces Cachées, 2025). Avec cette visite dans les 5e et 6e arrondissements parisiens, nous nous plongeons donc à sa suite dans l’histoire intellectuelle noire au départ de la place du Panthéon.

Evoquant brièvement l’histoire de cette ancienne église à la coupole emblématique dominant la montagne Sainte-Geneviève, notre guide souligne que le monument dédié aux grands personnages est directement lié à l’histoire coloniale et noire de la France, aux abolitions de l’esclavage. La crypte du Panthéon abrite ainsi des inscriptions à la mémoire de Toussaint Louverture, « combattant de la liberté, artisan de l’abolition de l’esclavage, héros haïtien mort déporté au Fort-de-Joux en 1803 » et à celle d’Aimé Césaire (1913-2008), poète, dramaturge et homme politique martiniquais. En 1949, le guyanais Félix Eboué (1884-1944), administrateur colonial et résistant de la première heure, entre au Panthéon en même temps que Victor Shoelcher (1804-1893), journaliste et homme politique qui a rédigé le décret de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises adopté le 27 avril 1848. En 2021, la franco-américaine Joséphine Baker (1906-1975), « artiste, résistante et militante antiraciste, décrite comme l’incarnation des combats du XXe siècle », est la première femme noire à être honorée au Panthéon. 

Toussaint Louverture, installation de Raphaël Barontini au Palais de la Porte dorée en février 2025 © Soraya Patel De Zorzi
Toussaint Louverture, installation de Raphaël Barontini au Palais de la Porte dorée en février 2025 © Soraya Patel De Zorzi

Hommage à Alexandre Dumas

Pour commencer cette visite, Kévi Donat choisit de nous parler d’un « panthéonisé » en particulier : Alexandre Dumas (1802-1870). C’est en 2002, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, que les cendres de l’écrivain prolifique sont transférées dans la crypte. « Un grand romancier aux origines souvent méconnues », estime Kévi Donat, qui rappelle que l’auteur du Comte de Monte-Cristo et des Trois Mousquetaires était le petit-fils d’un marquis normand et d’une femme esclavisée à Saint-Domingue (l’actuelle Haïti), Marie-Cessette Dumas. Son père est un général d’armée métis qui se distingue avec les troupes de Napoléon.

Alexandre Dumas a publié plus d’une centaine de pièces de théâtre et de romans, qui paraissent en feuilletons dans la presse. Des critiques le soupçonnent de s’être fait « aider » par des collaborateurs discrets que l’on surnommait des « nègres » (ghost writer en anglais), jusqu’à ce que la Délégation générale de la langue française et des langues de France recommande en 2017 de remplacer cette expression péjorative par les termes « prête-plume », « auteur / écrivain / plume cachée », ou « auteur / écrivain / plume de l’ombre». En 1858, l’écrivain Auguste Maquet assigne d’ailleurs Dumas en justice et obtient 25 % des droits d’auteur sur 18 romans.

Alexandre Dumas père par Nadar - 1885 @ domaine public, via Wikimedia Commons
Alexandre Dumas père par Nadar - 1885 @ domaine public, via Wikimedia Commons

 Je n’ai pas beaucoup lu Dumas, mais son roman Georges, paru en 1843, m’intrigue : son personnage principal est le fils d’une riche famille mulâtre de … l’Isle de France (l’actuelle île Maurice) qui revient dans son île natale pour combattre les préjugés. « À travers cette figure au destin tragique, Dumas nous livre, en 1843, l’un des premiers héros romantiques d’origine noire, inspiré par ses propres ancêtres », peut-on lire sur le site des éditions Gallimard.

Couverture du roman Georges d'Alexandre Dumas
Couverture du roman Georges d'Alexandre Dumas

L’ouvrage est extrêmement bien documenté sur la société mauricienne du début du XIXe siècle, alors que Dumas n’a jamais mis les pieds dans l’île… Selon le journaliste Thierry Chateau et le riche site Histoires mauriciennes, c’est l’écrivain mauricien Félicien Mallefille, collaborateur de Dumas entre 1839 et 1853, qui aurait fourni cette matière au grand écrivain.

L’auteur contemporain mauricien Bertrand d’Espaignet fait d’Alexandre Dumas un personnage de son roman La République des Bâtards (Editions le Printemps, 2011 – réédité par Pamplemousses Editions).

On y suit notamment Dumas à Paris pendant l’hiver 1847 et la Révolution de février 1848, quand les Salès, une famille créole de Maurice d’origine française, sont en voyage en France. Un roman très riche, avec de solides références historiques, dont la première partie a pour toile de fond l’Isle de France, juste avant qu’elle devienne anglaise.

La gloire et les moqueries racistes

Au cours de sa vie foisonnante, Dumas fonde et collabore à plusieurs journaux, travaille un temps au secrétariat du duc d’Orléans, qui deviendra roi sous le nom de Louis-Philippe de 1830 à 1848, et s’implique aussi en politique : il s’engage dans la révolution de Juillet 1830 (les Trois Glorieuses), soutient Louis-Napoléon Bonaparte aux élections présidentielles de 1848, mais proteste contre le coup d’État de Napoléon III avec son ami Victor Hugo. En 1860, il achète des armes pour le général italien Giuseppe Garibaldi, qui le nomme ensuite directeur des fouilles de Pompéi et directeur des musées de Naples (1861-1864).

« Malgré ses origines nobles, ses connexions politiques, (…) les triomphes et la gloire, Alexandre Dumas a souvent dû s’expliquer, se justifier, du fait de son apparence physique », estime Kévi Donat. Le célèbre écrivain est d’ailleurs abondamment caricaturé de son vivant, notamment par l’artiste Cham (Amédée de Noé) et par Alfred de Musset, dont je suis choquée de découvrir des caricatures que je trouve racistes. « Bien qu’adulé de son vivant », Alexandre Dumas père « a été la cible de moqueries racistes », écrit le guide.  

Caricature d'Alexandre Dumas par Cham @ Domaine Public via Wikimedia Commons
Caricature d'Alexandre Dumas par Cham @ Domaine Public via Wikimedia Commons

C’est Félix Eboué, premier gouverneur noir d’un territoire français, la Guadeloupe, d’octobre 1936 à juillet 1938, qui est le premier homme noir à entrer au Panthéon. Né dans une famille modeste à Cayenne (Guyane française) en 1884, descendant d’esclaves selon certaines sources, c’est un élève modèle qui obtient une bourse pour poursuivre sa scolarité à Bordeaux en classe de 3E. Après ses études à l’Ecole coloniale de Paris, il est nommé élève administrateur des colonies en 1908. Il demande à servir en Afrique équatoriale française, qui regroupe alors le Gabon, le Moyen-Congo, le Tchad et l’Oubangui-Chari. De 1909 à 1931, il sera administrateur adjoint dans différents districts. « Progressiste, Félix Éboué se dépense sans compter durant les vingt années qu’il passe en Oubangui pour le territoire dont il a la charge, aidant au développement des cultures, à la construction de routes et d’écoles, s’imprégnant de la culture et des traditions locales qu’il étudie en profondeur. Il écrit parallèlement plusieurs ouvrages sur le langage et les peuples d’Oubangui », peut-on lire sur le site de l’Ordre national de la Libération.

Administrateur colonial et partisan du général de Gaule

En 1922, Félix Eboué se marie en Guyane avec Eugénie Tell, dont je vous parlerai plus loin. En 1928, il adhère à la ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui « dénonce les abus de la colonisation, mais ne remet pas en question la mission civilisatrice française », souligne Kévi Donat. En 1931, après avoir été promu administrateur en chef, Félix Eboué participe au congrès international d’ethnographie qui se réunit à Paris à l’occasion de l’Exposition coloniale internationale. Comme son contemporain et collègue administrateur colonial noir Blaise Diagne, Félix Eboué incarne lui aussi une ligne assimilationniste qui ne veut pas bousculer l’ordre colonial établi, mais vise l’obtention de droits politiques et sociaux égaux à ceux de la Métropole.

De 1932 à 1936, Félix Eboué est secrétaire général successivement auprès des gouverneurs de la Martinique, du Soudan français (l’actuel Mali) et de la Guadeloupe, où il est nommé gouverneur intérimaire en 1936. Il occupe ensuite le poste de gouverneur au Tchad. Lorsqu’il apprend l’effondrement de la France et l’occupation de Paris en juin 1940, il prend position contre le régime de Pétain, refuse l’armistice et entre en contact avec le général de Gaulle, ralliant ainsi le Tchad à la France libre. La plupart des territoires de l’AEF (Congo – Oubangui-Chari) et du Cameroun suivront son exemple.

Félix Éboué accueille Charles De Gaulle au Tchad, 1940
Félix Éboué accueille Charles De Gaulle au Tchad, 1940 © Domaine public via Wikimedia Commons

Et en octobre 1940, Félix Eboué accueille à Fort-Lamy, au Tchad, le général de Gaulle. Celui-ci le nomme membre du Conseil de Défense de l’Empire puis, en novembre 1940, gouverneur général de l’Afrique équatoriale française (AEF). A cette fonction, il « commence à définir les grandes lignes d’une nouvelle politique indigène en AEF qui devra s’appuyer sur les élites locales, maintenir et développer les structures sociales déjà existantes et améliorer les conditions de travail tout en favorisant le développement économique », est-il précisé sur le site de l’Ordre national de la Libération.

En février 1944, Félix Eboué est le seul noir à participer à la conférence de Brazzaville, qui se penche sur l’avenir de l’empire colonial français, qui a beaucoup contribué à l’effort de guerre. « A l’issue de cette conférence, la proposition portée par Eboué concernant une politique d’assimilation en faveur des colonies est retenue. Le code de l’indigénat sera aboli », souligne Kévi Donat. Après la conférence, les époux Eboué et leur fille partent en voyage au Soudan anglo-égyptien et en Egypte. C’est au Caire que Félix Eboué, épuisé, meurt d’une congestion cérébrale, en mai 1944. Sans voir la victoire des Alliés et la Libération, lui qui a joué un rôle central dans la réussite de la France libre… Selon notre guide, la panthéonisation de ce grand serviteur noir de l’Etat français en 1949 peut être interprétée comme une manière de dire : « Il y a de la place pour vous ».      

Eugénie Eboué-Tell : première députée française noire

Lors de cette visite, notre guide ne nous a pas parlé d’Eugénie Eboué-Tell (1891-1972), mais j’ai quand même envie de lui faire une place ici. La journaliste Camille Paix lui a consacré deux pages dans son ouvrage Mère Lachaise 2 – Un tour de France du matrimoine funéraire (éditions Cambourakis, 2024). Née en Guyane, Eugénie Tell fait elle aussi une partie de sa scolarité en métropole, puis rentre en Guyane où elle est institutrice. Après son mariage en. 1922, elle accompagne son mari dans ses différentes affectations en Afrique et dans les Antilles, l’aide dans ses tâches administratives et étudie avec lui des langues africaines, le banda et le mandja. En août 940, Eugénie Eboué-Tell s’engage dans les Forces Françaises libres et officie comme infirmière à l’hôpital militaire de Brazzaville. C’est après la mort de son mari qu’elle fait son entrée en politique. Alors que les femmes ont enfin obtenu le droit de voter et d’être élues, elle est la candidate du SFIO aux élections législatives en Guadeloupe en 1945. « Elle fait partie des trente-trois premières députées françaises, la première femme noire », nous apprend Camille Paix.

Eugénie Eboué-Tell est battue aux législatives de 1946 par Gerty Archimède. Elle rejoint alors le parti gaulliste et est élue quelques mois plus tard au Conseil de la République (l’équivalent du Sénat sous la IVème République), jusqu’en 1952, où elle défendra notamment les droits des enfants issus de couples « mixtes », l’extension de la sécurité sociale aux territoires d’outre-mer et l’égalité du traitement des fonctionnaires. Ensuite, elle sera conseillère municipale élue à Grand Bourg (Guadeloupe), puis à Asnières. Elle reste ensuite engagée à l’Assemblée de l’Union Française, au Conseil économique et social. Elle meurt en 1972. Résistante de la première heure, engagée dans les affaires publiques, décorée de la croix de guerre et de la médaille de la Résistance, Commandeur de la Légion d’honneur, officier des palmes académiques, il semble qu’Eugénie Eboué-Tell n’a pas démérité. 

Eugenie Eboué- Tell représentée par Camille Paix dans son ouvrage Mère Lachaise 2 - Un tour de France du matrimoine funéraire
Eugenie Eboué- Tell représentée par Camille Paix dans son ouvrage Mère Lachaise 2 - Un tour de France du matrimoine funéraire

Camille Paix, comme d’autres, se demande donc pourquoi, comme Simone Veil a pu être rejointe par son mari Antoine Veil au Panthéon, Eugénie Eboué-Tell n’a pas pu, elle, rejoindre Félix Eboué dans la maison des « grands hommes ». « Malgré plusieurs campagnes demandant sa panthéonisation au côté de son mari (des députés avaient même déposé une proposition de loi en ce sens en 1987), les autorités compétentes ont jusqu’ici fait la sourde oreille, et Eugénie repose toujours au cimetière parisien de Pantin », déplore la journaliste.

Félix Eboué, sa femme Eugénie et leur fille Ginette © Musée de l'Ordre de la Libération
Félix Eboué, sa femme Eugénie et leur fille Ginette © Musée de l'Ordre de la Libération

Au cours de cette visite ou d’une visite précédente, Kévi Donat avait indiqué que la fille du couple Eboué, Ginette, s’était mariée avec Léopold Sédar Senghor (en septembre 1946), mais que cette union n’avait pas duré. Après la visite, je cherche plus d’informations à ce sujet et j’en trouve dans l’interview de l’écrivain Guillaume Villemot, auteur d’une biographie intitulée Eugénie Eboué, portraits d’une combattante (Dumerchez, 2024), sur le site Outre-mer la Première de France Info. « Ginette et Senghor se sont rencontrés à l’Assemblée nationale, où elle travaillait comme attachée parlementaire. (…) Leur histoire d’amour prend rapidement de l’ampleur, et le mariage marque le début d’une relation qui s’annonce prometteuse. Ils ont deux enfants. Mais la suite tourne au cauchemar en raison du comportement violent de Senghor, qui lève la main sur Ginette. Le divorce est rapidement prononcé. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Senghor va encore plus loin en demandant l’annulation de leur mariage auprès de la cour de Rome. Cette démarche est particulièrement douloureuse pour Ginette et sa famille, car elle nie non seulement leur union, mais aussi l’existence légitime de leurs deux enfants. Malgré la naissance de ces derniers, l’annulation est accordée, renforçant le sentiment d’effacement total que Ginette éprouve face à cette situation. Pour Ginette, cet épisode laisse des cicatrices profondes, d’autant plus que Senghor, une fois le mariage annulé, montre peu d’intérêt pour ses enfants », explique Guillaume Villemot. Encore un « grand homme » qui tombe de son piédestal…

René Maran, Prix Goncourt 1921

Alors que nous sommes toujours place du Panthéon, Kévi Donat nous parle également de René Maran (1887-1960), écrivain né à la Martinique de parents guyanais, administrateur colonial et ami de Félix Eboué, que j’ai évoqué dans ma précédente chronique. En 1921, René Maran remporte le prix Goncourt avec son premier roman Batouala. Véritable roman nègre. Une première pour un écrivain noir. Le roman raconte la vie d’un chef de village africain fictif. Utilisant son expérience dans les colonies françaises, l’écrivain met l’accent sur les promesses non tenues de la République. « Si le livre est salué par la critique, c’est également une sorte de sacrifice du point de vue professionnel pour Maran. En effet, il est poussé à la démission à la suite de son Goncourt », écrit Kévi Donat. C’est surtout la préface du roman, qui dénonce les abus de la colonisation française en Afrique, qui aurait fait scandale.

René Maran en 1923 © Wikimedia Commons
René Maran en 1923 © Wikimedia Commons

A Paris, il poursuit alors une carrière d’écrivain, de journaliste littéraire et de radio. En 1947, René Maran publie Un homme pareil aux autres, un autre roman qui fait parler de lui. C’est une histoire d’amour impossible entre un homme noir et une femme blanche. Un des personnages principaux du roman choral est Jean Veneuse, administrateur d’origine antillaise et Bordelais d’adoption, qui s’apprête à prendre ses fonctions d’administrateur colonial au Tchad… L’auteur dit lui-même que ce roman est meilleur que Batouala. La proximité avec la vie de René Maran est frappante et a conduit certains à penser qu’il s’agissait d’une autobiographie.

Je ne sais pas comment ce livre est accueilli par le public français, mais je sais que Frantz Fanon (1925-1961), psychanalyste, militant anticolonialiste et essayiste reconnu, écrit dans Peau noire, masques blancs (1952), que « Jean Veneuse, alias René Maran » est « un névrosé qui a besoin d’être délivré de ses fantasmes infantiles » et qui « cherche la tranquillité, la permission dans les yeux du Blanc ». N’en déplaise à Fanon, l’œuvre de René Maran est passée à la postérité. En 2021, cent ans après son Goncourt, Batouala a été réédité avec une préface d’Amin Maalouf. La même année, Un homme pareil aux autres est également réédité et dans sa préface, l’écrivain Mohamed Mbougar Sarr encourage à « essayer de mieux lire [René Maran] » et à « lever le malentendu » que l’œuvre a suscité.

Mémorial de l’abolition de l’esclavage décevant

Nous quittons ensuite la place du Panthéon et prenons la rue Soufflot pour rejoindre le jardin du Luxembourg, où nous entrons à la suite de notre guide par la porte en face du 73, boulevard Saint-Michel. Nous découvrons bientôt un genre d’assemblage de grand anneaux métalliques : il s’agit du Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Personnellement, je suis un peu déçue… cela me semble très amateur, mal dégrossi, et n’est pas digne d’un monument qui commémore un événement aussi importante. Surtout quand on le compare aux imposantes statues voisines. Intitulée « Le Cri, l’Écrit », l’œuvre de 3,70 mètres est constituée de trois anneaux de bronze soudés entre eux qui forment les maillons d’une chaîne.

Le Mémorial de l’abolition de l’esclavage dans le jardin du Luxembourg © Soraya Patel De Zorzi
Le Mémorial de l’abolition de l’esclavage dans le jardin du Luxembourg © Soraya Patel De Zorzi

C’est l’artiste français Fabrice Hyber qui en est l’auteur. Il s’agit d’une commande publique et le mémorial a été inauguré par Jacques Chirac à la fin de son mandat de président de la République, le 10 mai 2007, lors de la journée de commémoration de l’abolition de la traite négrière et de l’esclavage instaurée en France en 2006. La sculpture comporte deux faces : sur l’une, bombée et sombre, des mots sont gravés, liés à l’esclavage et son abolition, « souvenir », « commerce », « mort », « respect »… Sur l’autre face, plate et blanche, des espèces de trainées rouges et vertes représentant des nervures. Elles me font penser à des trainées de peinture maladroites déposées par des enfants…

L'autre face du Mémorial de l’abolition de l’esclavage dans le jardin du Luxembourg © Soraya Patel De Zorzi
L'autre face du Mémorial de l’abolition de l’esclavage dans le jardin du Luxembourg © Soraya Patel De Zorzi
Détail du Mémorial de l’abolition de l’esclavage © Soraya Patel De Zorzi.
Détail du Mémorial de l’abolition de l’esclavage © Soraya Patel De Zorzi.

En mai 2011, le président Nicolas Sarkozy dévoile à côté une stèle, proposée par le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage au ministre chargé de l’Outre-mer. On peut y lire des explications sur la symbolique des trois anneaux du monument, l’un dans le sol (le retour aux racines, la terre), celui du milieu, fermé (l’esclavage peut recommencer), et le troisième, ouvert (l’abolition de l’esclavage). « Par leurs luttes et leur profond désir de liberté et de dignité, les esclaves des colonies françaises ont contribué à l’universalité des droits humains et à l’idéal de liberté, d’égalité et de fraternité qui fonde notre République. La France leur rend ici hommage », peut-on y lire.

Sur l’autre face de cette stèle figurent également un extrait du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire (1939), une citation d’Edouard Glissant et quelques maigres informations sur la traite des esclaves et l’abolition de l’esclavage en France. Malheureusement, les textes ne sont qu’en français, les visiteurs internationaux du jardin du Luxembourg, pourtant nombreux, ne pourront pas forcément comprendre de quoi il s’agit…  Depuis 2017, c’est devant ce mémorial qu’a lieu la cérémonie de commémoration de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition, le 10 mai, rassemblant le Président de la République, des élus et des représentants d’associations. Le mémorial de Nantes est beaucoup plus impressionnant.

Les deux faces de la stèle qui figure à côté du mémorial dans le jardin du Luxembourg © Soraya Patel De Zorzi
Les deux faces de la stèle qui figure à côté du mémorial dans le jardin du Luxembourg © Soraya Patel De Zorzi
Les deux faces de la stèle qui figure à côté du mémorial dans le jardin du Luxembourg © Soraya Patel De Zorzi

Le futur mémorial national des victimes de l’esclavage

Kévi Donat nous parle du projet de mémorial national des victimes de l’esclavage dans les jardins du Trocadéro. Un projet porté par le CM98 (Comité Marche du 23 mai 1998), association mémorielle antillaise créée peu après la marche silencieuse du 23 mai 1998, à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Une importante mobilisation qui avait réuni à Paris plus de 20 000 personnes appelant à reconnaître la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Et qui en a fait un sujet politique. « Le combat est ensuite porté par Christiane Taubira, députée de Guyane. Elle a été la rapporteure du projet de loi adopté par l’Assemblée nationale le 21 mai 2001. L’une des conséquences majeures de cette loi est l’inscription de l’histoire de l’esclavage dans les programmes scolaires », rappelle Kévi Donat. En mai 2026, nous fêtons d’ailleurs les 25 ans de cette loi importante.

Quid de ce nouveau mémorial ? « Situé au cœur de Paris, sur une surface de 4 000 m² dans les jardins du Trocadéro – lieu symbolique où fut proclamée la Déclaration des Droits de l’Homme – ce mémorial rendra hommage aux victimes de l’esclavage colonial. Il prendra la forme d’un jardin mémoriel, où seront gravés les prénoms et noms attribués à 215 000 Guadeloupéens, Guyanais, Martiniquais, Réunionnais et Saint-Martinois après l’abolition définitive de l’esclavage, le 27 avril 1848. Ces noms, toujours portés aujourd’hui, sont ceux des descendants de ces anciens esclaves, qui composent aujourd’hui la majorité de la population de ces territoires », apprend-on sur le site internet du mémorial. Inauguration prévue au printemps 2027, sans doute avant les élections présidentielles de mai.

Préfiguration du futur mémorial du Trocadéro © CM98
Préfiguration du futur mémorial du Trocadéro © CM98

Depuis 1998, les bénévoles de quatre associations, des généalogistes, chercheurs et enseignants ont réussi à réunir les 215 000 prénoms et noms de famille d’hommes, de femmes et d’enfants encore esclaves en 1848, année de l’abolition française de l’esclavage. Le 4 septembre 2025, ce Livre des noms a été remis au ministre des Outre-mer. Et « l’œuvre architecturale et paysagère, sélectionnée à l’unanimité, a été présentée par ses concepteurs : le paysagiste Michel Desvigne et l’Atelier d’Architecture Philippe Prost », peut-on lire sur le site. Le 6 novembre 2025, une vidéo présentant le futur Mémorial des Noms a été diffusée lors du congrès des Régions de France. Dans cette vidéo, Philippe Prost explique : « Ça n’est en rien un monument aux morts, c’est un monument à la naissance à la citoyenneté pour ces nouveaux libres ».

Le parcours hors du commun de Gaston Monnerville

Mais revenons au Jardin du Luxembourg. Nous marchons vers le Palais du Luxembourg, siège du Sénat et nous arrêtons près de la fontaine Médicis, face à l’imposante façade de l’ancienne résidence princière du XVIIe siècle. Kévi Donat demande alors qui a entendu parler de Gaston Monnerville (1897-1991). Peu de participants lèvent la main… Pourtant, il s’agit d’un homme politique noir qui a eu un parcours hors du commun au coeur des institutions de l’Etat français, au siècle dernier. Il naît à Cayenne, en Guyane, dans une famille de fonctionnaires coloniaux. Comme le guyanais Félix Eboué avant lui, Gaston Monnerville obtient une bourse pour poursuivre sa scolarité en métropole, à Toulouse, où il est un lycéen brillant.

Kévi Donat devant le palais du Luxembourg, siège du Sénat, nous montrant une photo de Gaston Monnerville © Soraya Patel De Zorzi
Kévi Donat devant le palais du Luxembourg, siège du Sénat, nous montrant une photo de Gaston Monnerville © Soraya Patel De Zorzi

Après des études de lettres et de droit, pendant lesquelles il s’engage au Parti radical et radical-socialiste, il obtient son doctorat en droit en 1921 et s’inscrit la même année au barreau de Paris. Il devient également franc-maçon à cette époque. En 1927, il est élu président de l’Union des Jeunes Avocats de Paris. Gaston Monnerville plaide dans plusieurs grands procès où l’on remarque son talent d’orateur et ses convictions républicaines et humanistes.

Le député Gaston Monnerville en 1932 © Agence de presse Mondial Photo-Presse - BNF - Domaine public
Le député Gaston Monnerville en 1932 © Agence de presse Mondial Photo-Presse - BNF - Domaine public

En 1932, l’avocat est confortablement élu député de Guyane, et est réélu en 1936. En 1937 et en 1938, il est sous-secrétaire d’État aux Colonies, un titre qui équivaut à celui de secrétaire d’État actuel. Il s’occupe alors notamment du fonds colonial, projet qu’il fera aboutir avec la loi du 30 avril 1946 et la création du fonds d’investissement pour le développement économique et social des territoires d’outre-mer (aussi nommé F.I.D.E.S.).

Quand la guerre éclate en septembre 1939, le député Gaston Monnerville, qui a plus de 40 ans, n’est pas mobilisable mais il choisit de s’engager.

Il sert sur le cuirassé Provence, dont la mission se termine tragiquement au large de Mers-el-Kebir, le 3 juillet 1940, quand les Britanniques, craignant que l’Allemagne s’empare de la flotte française qui a refusé de rejoindre les forces alliées ou de se saborder, attaquent celle-ci. Démobilisé en août 1940, Gaston Monnerville rejoint la Résistance et le réseau Combat dans le sud-est de la France, puis devient capitaine et commandant FFI dans les maquis du Massif central.

Kévi Donat souligne que l’avocat, s’insurgeant contre les mesures discriminatoires du régime de Vichy contre « les Juifs, les Arabes et les hommes de couleur », écrit au maréchal Pétain : « Peut-on, Monsieur le Maréchal, briser d’un geste les liens indissolubles qui unissent les coloniaux de toutes races et de toutes les croyances à la France libérale et généreuse, parce que profondément humaine ? Nous ne le croyons pas ». Après la Libération, député du Parti Radical à l’Assemblée consultative, Gaston Monnerville préside la commission chargée de préparer le futur statut politique des territoires d’outre-mer, qui est également composée de personnalités comme Aimé Césaire, Raymond Vergès et Eugénie Eboué-Tell. Et le 19 mars 1946, la loi dite de départementalisation est adoptée, transformant la Martinique, la Guyane, la Guadeloupe et la Réunion (les « vieilles colonies ») en départements d’outre-mer.

L’ascension politique de Monnerville prend ensuite un nouveau tournant : candidat aux élections sénatoriales de décembre 1946, il est élu sénateur de Guyane et devient également vice-président du Conseil de la République (ancien nom du Sénat), qui siège au Palais du Luxembourg. En mars 1947, le président du Conseil de la République, Auguste Champetier de Ribes, meurt, et Monnerville est candidat au poste. Soutenu par la droite et le centre contre le candidat communiste Henri Martel, il est élu et devient ainsi la première personne issue de l’ancien empire colonial, noire de surcroît, à accéder à cette fonction.

« L'homme qui a dit non au Général de Gaulle »

Gaston Monnerville sera par la suite réélu président du Conseil de la République puis du Sénat chaque année, jusqu’en 1968. En 1948, il devient sénateur du Lot. C’est Gaston Monnerville qui a oeuvré pour le transfert au Panthéon des cendres de Félix Eboué et de Victor Schoelcher en mai 1949. La cérémonie débute d’ailleurs dans le jardin du Luxembourg et le président du Conseil de la République prononce un discours pour l’entrée au Panthéon de Félix Eboué. « Le président du Sénat est le numéro deux du régime : en cas de vacances de la présidence de la République, c’est lui qui occupe la charge en attendant les élections », précise Kévi Donat. 

La Constitution de la Ve République, votée en 1958, institue notamment avec les colonies françaises une « Communauté » rassemblant des pays et pour lesquels une assemblée spéciale est prévue, le Sénat de la Communauté. Gaston Monnerville en sera élu et réélu Président de 1959 à 1961. Mais en 1962, il s’oppose publiquement au général de Gaulle quand celui-ci annonce son intention de procéder à un référendum pour modifier la Constitution pour que désormais, l’élection du Président de la République ait lieu au suffrage universel direct, au lieu de faire valider cette importante révision constitutionnelle par les deux Chambres (Assemblée nationale et Sénat). « L’homme qui a dit non au Général de Gaulle », comme on désigne alors Monnerville, saisit même le Conseil constitutionnel. Le 28 octobre 1962, de Gaulle et le « oui » l’emportent avec 62 % des suffrages. Et le Conseil Constitutionnel se déclare incompétent. A partir de là, les relations entre le chef de l’Etat (le général de Gaulle), le président du Sénat (Gaston Monnerville), et le gouvernement se dégradent.

Notre guide nous parle aussi du référendum proposé par le président de la République en 1968 pour créer des régions et réformer le Sénat, pour le transformer en chambre consultative. Ardent défenseur du Sénat, Monnerville décide de ne pas se représenter à la présidence de la chambre haute en 1968 et s’engage pour le « non » à cette nouvelle consultation, qui aura finalement lieu en 1969. C’est Alain Poher qui devient président du Sénat en octobre 1968. « Pour la première fois en avril 1969, de Gaulle perd un référendum et démissionne dans la foulée. Alain Poher devient président par intérim. Monnerville ayant quitté son poste de président du Sénat quelques mois auparavant pour mener la campagne du non. A quelques mois près, c’est lui qui aurait pu occuper le poste de président », écrit Kévi Donat dans son ouvrage.

Sénateur du Lot jusqu’en 1974, Gaston Monnerville est ensuite nommé membre du Conseil Constitutionnel. Poste qu’il occupera jusqu’en 1983. Pendant sa longue carrière politique, Gaston Monnerville écrit plusieurs livres et des mémoires en deux tomes. Notre guide souligne que s’il a défendu les intérêts de la Guyane et de l’Outre-mer, Monnerville était « plutôt un modéré », qui a notamment vanté les mérites de l’école républicaine française dans les « vieilles » colonies. Invité à l’émission Apostrophes en 1975, il confie à Bernard Pivot qu’il n’a jamais rencontré le racisme en Hexagone…

Rue Monsieur-le-Prince : Richard Wright et Malik Oussekine

Nous quittons ensuite le jardin du Luxembourg par la rue de Vaugirard et prenons la rue de Tournon. « Des débats sur la négritude, l’indépendance des colonies et la condition noire en France ont résonné à l’intérieur des cafés et des librairies du quartier », souligne Kévi Donat. Le café Tournon (18, rue de Tournon) est le repaire des écrivains africains-américains exilés à Paris dans les années 1950. Chester Himes (1909-1984), James Baldwin (1924-1987) et Richard Wright (1908-1960) s’y retrouvent régulièrement. Je ne m’étendrai pas ici sur ces écrivains reconnus, mais je vous entretiendrai brièvement de Richard Wright, qui était marié à une femme blanche et qui avait une fille métisse (donc considérée comme noire aux Etats-Unis), qui s’est installé en France en 1946, fuyant le maccarthysme et la ségrégation raciale. 

Richard Wright photographié par Carl Van Vechten, 1939 © Domaine public, Wikimedia Commons
Richard Wright photographié par Carl Van Vechten, 1939 © Domaine public, Wikimedia Commons
Plaque commémorative en hommage à Richard Wright au 14, rue Monsieur-le-Prince, Paris 6e © Soraya Patel De Zorzi
Plaque commémorative en hommage à Richard Wright au 14, rue Monsieur-le-Prince, Paris 6e © Soraya Patel De Zorzi

L’ancien journaliste engagé s’installe avec sa famille dans le 6e arrondissement parisien, près des maisons d’édition et d’une certaine élite intellectuelle. L’auteur d’Un enfant du pays (Native son – 1940) et de Black Boy (1945) y est accueilli par ses amis Beauvoir et Sartre. Au 14, rue Monsieur-le-Prince, une plaque est apposée sur l’immeuble où vécut la famille Wright de 1948 à 1959, avant la mort brutale de l’écrivain en 1960.

Plus loin dans la rue Monsieur-le-Prince, au numéro 20, une plaque commémorative a été apposée pour rendre hommage à Malik Oussekine (1964-1986), jeune étudiant de 22 ans frappé à mort par des policiers le 5 décembre 1986. Une première plaque commémorative est insérée dans le trottoir le 6 décembre 2006, indiquant : « À la mémoire de Malik Oussekine étudiant âgé de 22 ans frappé à mort lors de la manifestation du 6 décembre 1986 ».

Le texte est erroné : il y avait des manifestations d’étudiants le 4 et le 6 décembre, auxquelles Malik Oussekine n’a pas pris part, mais pas le 5 décembre. Et la responsabilité des policiers n’y est pas évoquée. Il faudra attendre décembre 2023 pour qu’une nouvelle plaque commémorative soit apposée au mur du 20 rue Monsieur-le-Prince. A noter que deux des trois policiers qui ont frappé mortellement l’étudiant n’ont été condamnés respectivement qu’à cinq et deux ans de prison avec sursis.

Nouvelle plaque commémorative dévoilée en 2023 en hommage à Malik Oussekine au 20, rue Monsieur-le-Prince, Paris 6e © Soraya Patel De Zorzi
Nouvelle plaque commémorative dévoilée en 2023 en hommage à Malik Oussekine au 20, rue Monsieur-le-Prince, Paris 6e © Soraya Patel De Zorzi

Premier Congrès des artistes et écrivains noirs

La fin de la visite approche. Nous remontons la rue Monsieur-le-Prince et bifurquons à gauche dans la rue de Vaugirard pour atteindre la place de la Sorbonne.

Aimé Césaire, Jacques Alexis et Richard Wright, lors du premier Congrès des artistes et écrivains noirs à la Sorbonne en septembre 1956
Aimé Césaire, Jacques Alexis et Richard Wright, lors du premier Congrès des artistes et écrivains noirs à la Sorbonne en septembre 1956

Nous faisons halte à l’ombre, en face de l’université réputée. Kévi Donat nous montre la photo du premier Congrès des artistes et écrivains noirs qui s’y est tenu en septembre 1956, dans l’amphithéâtre Descartes. Pour en savoir plus sur ce congrès, notre guide conseille de regarder le documentaire Lumières noires, réalisé par Bob Swaim (2006), qui peut être visionné sur YouTube. C’est l’intellectuel sénégalais Alioune Diop qui est à l’initiative de cet événement. 

C’est d’ailleurs lui et sa femme Christiane Yandé Diop qui ont créé la revue Présence Africaine en 1947, puis la librairie et la maison d’édition du même nom, située aujourd’hui au 25 bis, rue des Ecoles (5e arrondissement).

Affiche illustrant les ouvrages publiés par la maison d’édition Présence Africaine, avec au centre la photo du Congrès de 1956, à l’exposition Paris noir. Circulations artistiques et luttes anticoloniales, 1950-2000 au Centre Pompidou (mars-juin 2025) © Soraya Patel De Zorzi
Affiche illustrant les ouvrages publiés par la maison d’édition Présence Africaine, avec au centre la photo du Congrès de 1956, à l’exposition Paris noir. Circulations artistiques et luttes anticoloniales, 1950-2000 au Centre Pompidou (mars-juin 2025) © Soraya Patel De Zorzi

Le congrès rassemble une soixantaine de représentants de vingt-neuf pays africains et asiatiques, de l’océan Indien, des Caraïbes et du continent américain, ainsi que des étudiants. Parmi les personnalités présentes, on notera Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Frantz Fanon, Richard Wright, Amadou Hampâté Bâ, James Baldwin, Joséphine Baker, Jean-Paul Sartre ou Claude Lévi-Strauss.

Dans un contexte international de guerre froide et de guerre d’Algérie pour la France, alors qu’un certain nombre de pays d’Afrique se sont engagés dans un processus de décolonisation les menant à l’indépendance, la portée politique de ce premier congrès est flagrante. Au cœur des questionnements de ces intellectuels réunis pour la première fois : réaliser l’inventaire commun des cultures noires et analyser « les responsabilités de la culture occidentale dans la colonisation et le racisme ».

« Un grand moment, certes, mais qui s’est accompagné de tensions et de rivalités », souligne notre guide. Il nous parle par exemple de l’écrivain Richard Wright, qui « affirme que l’Europe a libéré l’Afrique en écrasant de vieilles traditions ancestrales (ce fameux mumbo jumbo), la mettant ainsi sur la voie de la modernité ». Kévi Donat précise que Wright est un ancien communiste et qu’il est athée. Et pour Wright, la Négritude, ce fameux courant politique et artistique lancé notamment par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor dans les années 30, qui se propose de « rattacher les Noirs à leur histoire, leurs traditions et leurs langues » selon les mots de Léon-Gontran Damas, se concentre trop sur l’Afrique.

Très peu de femmes au Congrès de 1956

Une chose frappe quand on regarde de près la photo du congrès : c’est l’absence de femmes … Assise au premier rang, on voit Clara Perez, la femme de l’écrivain haïtien Jean Price-Mars, qui est à côté d’elle, mais c’est manifestement la seule femme sur la photo. Sur la liste des participants figure le nom de la chanteuse guadeloupéenne Moune de Rivel.

Pourtant, il y a des femmes noires qui écrivent et qui sont publiées à cette époque. Notre guide cite la romancière antillaise Suzanne Lacascade (1884-1966), la première « femme de couleur » reçue au baccalauréat en 1904, qui a publié en 1924 son unique roman Claire-Solange, âme africaine. C’est Maryse Condé qui, dans les années 1970, sort ce roman de l’oubli et le présente comme « la première tentative littéraire faite par une femme de couleur des Antilles pour se doter de qualités originales ».

Claire Solange, âme africaine, l'unique roman de Suzanne Lacascade, réédité par les éditions L'Harmattan
Claire Solange, âme africaine, l'unique roman de Suzanne Lacascade, réédité par les éditions L'Harmattan

Et puis il y a Jane et Paulette Nardal, ces femmes de lettres nées en Martinique qui ont étudié à la Sorbonne dans les années 1920 et qui ont joué un rôle important dans le combat pour l’égalité, qu’elles appellent « la cause noire ».

Couverture du livre Les sœurs Nardal. A l’avant-garde de la cause noire de Léa Mormin-Chauvac aux éditions Autrement (2024).
Couverture du livre Les sœurs Nardal. A l’avant-garde de la cause noire de Léa Mormin-Chauvac aux éditions Autrement (2024).

J’avais entendu parler d’elles et c’est le livre de la journaliste Léa Mormin-Chauvac, intitulé Les sœurs Nardal. A l’avant-garde de la cause noire (Autrement, 2024), qui m’en a appris beaucoup plus sur ces femmes remarquables que le grand public connait peu. Paulette Nardal (1896-1985) est l’aînée des sept filles de Paul Nardal, premier ingénieur noir des Arts et Métiers, et de Louise Achille, institutrice et professeure de piano. La famille fait partie de la bourgeoisie chrétienne pratiquante de Fort-de-France. Au début des années 1920, Paulette puis Jane partent à Paris pour leurs études. Paulette, qui a déjà travaillé comme institutrice, s’inscrit en licence d’anglais. Jane Nardal (1902-1993) choisit les lettres classiques. Paulette et Jane seront rejointes par deux autres sœurs, Andrée et Lucy.

Paulette et Jane Nardal, mises à l'écart de la Négritude

Paulette et Jane Nardal sont les deux premières femmes noires à étudier à la Sorbonne.

Grâce à l’écrivain René Maran, qui tient un salon littéraire, et à leur cousin qui est aussi étudiant, elles rencontrent les écrivains noirs américains de la Harlem Renaissance, dont Alain Locke et Langston Hugues, et lisent leurs écrits, découvrent les bals nègres de la rue Blomet et de la rue de Glacière, et l’ « Art des noirs américains », comme l’écrit Paulette. A l’université, elles sont victimes de racisme et de misogynie, et vivent un « choc culturel et identitaire », selon Léa Mormin-Chauvac. En 1928, Paulette et Jane s’installent à Clamart, en banlieue parisienne. C’est dans leur appartement qu’elles réunissent chaque dimanche, autour d’un thé, intellectuels et écrivains d’Afrique, d’Amérique et d’Europe, dont les poètes Langston Hughes et Countee Cullen, le militant jamaïcain Marcus Garvey, les écrivains Claude McKay et René Maran, ainsi que des étudiants. Paulette, Jane et Lucy traduisent les propos des uns et des autres. « Le jeune Léopold Sédar Senghor, inscrit à la Sorbonne par René Maran via l’entremise de Paulette Nardal, emmène son ami Aimé Césaire dont il a fait la connaissance en septembre 1931 », écrit Léa Mormin-Chauvac. Senghor devient un habitué du salon des sœurs Nardal, mais Aimé Césaire prend vite ses distances.

Statue de Paulette Nardal installée dans le 18e arrondissement parisien après les JO de Paris 2024 © Soraya Patel De Zorzi
Statue de Paulette Nardal installée dans le 18e arrondissement parisien après les JO de Paris 2024 © Soraya Patel De Zorzi

Paulette Nardal, qui écrit déjà pour le journal La Dépêche africaine, cofonde en 1931 avec Léo Sajous, un dentiste haïtien très impliqué dans les mouvements noirs à Paris, La Revue du monde noir, revue trimestrielle bilingue anglais-français. Son but : « créer un lien entre les Noirs du monde entier » et contribuer à faire reconnaître la contribution des Noirs à la civilisation. Même si plusieurs tendances s’y expriment, la publication reste modérée et loyale envers la France, plus proche de l’assimilation que des positions radicales contre le colonialisme. Après six numéros, faute de moyens financiers, la revue arrête de paraître. En 1935, Paulette Nardal milite contre l’invasion de l’Ethiopie par l’Italie mussolinienne et fait des conférences en Belgique. Devenue l’assistante parlementaire du député socialiste martiniquais Joseph Lagrosillière, puis du député de la colonie sénégalaise Galandou Diouf, elle continue à écrire pour plusieurs journaux. Et s’implique dans l’Union féminine civique et sociale, une branche du mouvement catholique social.

En 1939, regagnant Paris après un voyage en Martinique, alors que la France est entrée en guerre, le bateau sur lequel Paulette Nardal a embarqué est torpillé par un sous-marin allemand. Grièvement blessée au genou, et après une longue hospitalisation, elle retourne s’installer à Fort-de-France. Elle y enseigne l’anglais et crée le Rassemblement féminin, placée sous l’égide de l’Union féminine civique et sociale, qui milite pour que les Martiniquaises votent comme elles en ont acquis le droit en avril 1944. Elle crée La Femme dans la cité, journal mensuel de l’association. En 1946, Paulette Nardal devient secrétaire, puis, pendant quelques mois, députée des territoires non autonomes à la nouvelle Organisation des Nations Unies. Elle rédige un rapport sur le féminisme colonial pour l’institution. Plus tard, Paulette et sa sœur Alice créent la chorale Joie de Chanter, qui interprète des negro spirituals et des chants traditionnels, et qui contribuera à valoriser l’identité culturelle martiniquaise.

Pour Léa Mormin-Chauvac, Paulette et Jane Nardal ont été écartées du Congrès de 1956 et leur contribution à la Négritude n’a pas été reconnue parce qu’elles étaient des chrétiennes pratiquantes, et Paulette avec prosélytisme, et qu’elles n’étaient pas assez à gauche politiquement. Dans sa lettre de condoléances aux sœurs de Paulette en mars 1985, Léopold Sédar Senghor reconnait enfin que : « Paulette Nardal a été un guide pour la génération des étudiants antillais et négro-africains de la décennie 1930. Non seulement elle avait créé La Revue du monde noir, mais encore elle nous recevait dans son appartement de la banlieue parisienne et nous conseillait dans notre combat pour la résurrection des valeurs de la négritude ». A la Martinique, l’avocate Catherine Marceline a créé récemment l’association Paulette Nardal au Panthéon. 

Pour conclure cette intéressante visite guidée et ce cycle de trois chroniques, je citerai Kévi Donat : « Explorer cette histoire noire dans ce quartier est un geste puissant et subversif. C’est remettre en lumière des trajectoires effacées, interroger l’héritage colonial et réinscrire la présence noire dans le récit officiel de la ville ». Une amie qui a participé à une visite du Paris Noir récemment m’a glissé que Kévi Donat travaillerait sur une quatrième visite, autour du Palais de la Porte dorée, dans le 12e arrondissement. Projet à suivre ! 

Fin de la visite guidée Rive gauche du Paris Noir devant La Sorbonne
Fin de la visite guidée Rive gauche du Paris Noir devant La Sorbonne

Laisser un commentaire