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Autour du Mât de la Fraternité à Nantes : les réparations liées à l’esclavage en question

Lors de mon séjour à Nantes en août 2026, je suis allée contempler le Mât de la Fraternité et de la Mémoire érigé récemment, dans le parc des Chantiers. Cette initiative d’une association locale est l’occasion de me pencher un peu plus sur la question des réparations liées à l’esclavage. Et de partager avec vous ce que des rencontres et événements publics organisés récemment à Paris et ailleurs m’ont permis de comprendre sur ce sujet qui s’invite sur la scène internationale, mais qui peine à avancer en France, où il est souvent instrumentalisé par des acteurs politiques.

Sur l’île de Nantes, entre le Carrousel des mondes marins, l’emblématique grue Titan Jaune, la cale n°2 donnant sur la Loire et une œuvre pérenne du Voyage à Nantes intitulée « On va marcher sur la lune », un immense mât de 18m, en forme de voile de bateau, pointe vers le ciel nantais. Inauguré le 18 avril 2026, ce Mât de la Fraternité et de la Mémoire est une initiative de l’association La Coque Nomade Fraternité qui souhaite en faire « un monument universel dédié à la lutte contre toutes les formes de discrimination et d’injustice qui persistent encore aujourd’hui ». Au pied du mât, le premier article de de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est reproduit : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

Le premier article de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est reproduit sur le Mât de la Fraternité de Nantes © Soraya Patel De Zorzi
Le premier article de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est reproduit sur le Mât de la Fraternité © Soraya Patel De Zorzi

Cette initiative dédiée à la mémoire de l’esclavage et à la justice réparatrice repose en grande partie sur deux personnes : Dieudonné Boutrin et Pierre Guillon de Princé. Le premier est né en Martinique, Nantais d’adoption, descendant de personnes mises en esclavage et est engagé depuis plus de vingt ans sur ce sujet, notamment avec l’association Les Anneaux de la Fraternité. Pierre Guillon de Princé est issu d’une famille d’armateurs nantais qui ont participé à la traite des esclaves.

Aujourd’hui, c’est surtout grâce à la volonté et aux efforts sans relâche de ces deux hommes, qui se sont rencontrés en 2021, que ce mât se dresse et s’illumine dans la nuit, paré de diodes électroluminescentes (LED). Et c’est aussi grâce aux ressources financières générées par le Snack de la Fraternité géré par des bénévoles, complétées par quelques subventions et contributions de partenaires privés. 

Dieudonné Boutrin et Pierre Guillon de Princé devant le mémorial de l'abolition de l'esclavage de Nantes @La Coque nomade Fraternité

L’association, présidée par Dieudonné Boutrin, a remis le monument à la mairie de Nantes pour un euro symbolique.

Flyer Le Mât de la Fraternité recto
Flyer Le Mât de la Fraternité - recto
Flyer Le Mât de la Fraternité verso
Flyer Le Mât de la Fraternité - verso

Excuses solennelles

L’inauguration du Mât de la Fraternité a eu lieu en présence de Jean-Marc Ayrault, qui a été notamment maire de Nantes de 1989 à 2012 et qui préside la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage depuis novembre 2019. Louino Volcy, l’ambassadeur d’Haïti en France et Josette Bruhaert, présidente de l’association Haïti Futu étaient également présents. Pendant la cérémonie, Pierre Guillon de Princé a prononcé un discours où il a notamment présenté des excuses solennelles au représentant d’Haïti pour les « actes » de ses ancêtres, Daniel Jean Guillon (1720-1799) et Jean Baptiste Christophe Guillon (1745-1811).

« Mes ancêtres armèrent six navires pratiquant la traite atlantique triangulaire. En effet, la destination de mes ancêtres était Saint-Domingue, où ils possédaient une sucrerie à Miragoane, une caféterie « l’Orignal », une sucrerie « Robion » sur les Hauts de Saint-Marc, sans que les archives en ma possession ne précisent combien d’hommes, femmes et enfants y ont été mis en esclavage. De plus, entre 1766 et 1789, ils armèrent six navires pratiquant la traite atlantique triangulaire, entre Nantes et Saint-Domingue. Soit dix-huit départs de Nantes entre 1766 et 1788, ayant arraché 4 500 captifs de leur terre, dont plus de 200 périrent en mer », a-t-il expliqué. De nombreux journalistes ayant couvert l’événement affirment que c’est la première fois en France qu’un descendant d’esclavagiste présente officiellement ses excuses. Le Britannique John Dower, descendant de la famille Trevelyan, qui possédait des plantations de canne à sucre, de coton, de café et un millier d’esclaves sur l’ile de Grenade, était aussi présent à Nantes ce jour-là. En 2023, il avait présenté lui-même des excuses officielles au peuple de cette île des Caraïbes.

Dans le livret Mémorial de l’histoire de l’esclavage à Nantes. Le destin d’une famille d’armateur négrier. Famille Guillon (2023), Pierre Guillon de Princé a recensé les campagnes des navires armés par ses ancêtres.
Dans le livret Mémorial de l’histoire de l’esclavage à Nantes. Le destin d’une famille d’armateur négrier. Famille Guillon (2023), Pierre Guillon de Princé a recensé les campagnes des navires armés par ses ancêtres.

Comprendre le passé pour mieux appréhender le présent

Créée en 2016, l’association La Coque Nomade Fraternité s’est donné pour mission de développer des projets culturels et pédagogiques sur les mémoires et l’histoire de la traite des esclaves et sur ses héritages. « La traite négrière a durant près de quatre siècles couté la vie à des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, capturés et embarqués sur les océans pour être vendus comme esclaves. Cette migration forcée a eu d’énormes répercussions sur le cours de l’histoire – servitude, ségrégations raciales – sur les échanges entre civilisations ainsi que sur le développement des régions concernées. Pourtant, ce chapitre de l’histoire est en grande partie resté occulté », peut-on lire sur le site de l’association. Partant de ce constat historique, l’association souhaite « briser ce silence car en apprenant et comprenant le passé, les jeunes générations pourront mieux appréhender le présent et préparer consciemment leur avenir » et promouvoir « l’histoire des cultures métissées, dans le but de lutter contre les formes d’exclusion, de discrimination et de racisme ».

Le Snack de la fraternité, importante ressource financière de l'association © Soraya Patel De Zorzi
Le Snack de la fraternité, importante ressource financière de l'association © Soraya Patel De Zorzi

L’association a d’ailleurs travaillé avec des lycées professionnels de la région et leurs élèves pour la construction du mât : ce sont des jeunes en formation Technique chaudronnerie industrielle au lycée Louis-Jacques Goussier de Rezé qui ont réalisé les pièces métalliques du pied et les liaisons entre le mât et les vergues. Des jeunes du lycée André Boulloche de Saint-Nazaire ont étudié la faisabilité du socle en béton. Une bonne manière de sensibiliser aussi ces lycéens au message de fraternité et de bien-vivre ensemble du monument.

A terme, le mât devrait être surmonté d’un drapeau de la Fraternité, dont la création fait l’objet d’un concours ouvert à tous, qui a été lancé le 18 avril 2026. Des étudiants de l’IUT de Nantes ont notamment déposé un projet.

Projet de bateau pédagogique

Pour Dieudonné Boutrin, le Mât de la Fraternité de Nantes n’est pas un aboutissement, mais c’est le premier de ce qu’il espère être une longue liste de mâts, en France (à Saint Nazaire, Marseille, Lyon) et à travers le monde, par exemple à Bristol, Glasgow, Liverpool, Cardiff, Hanovre ou Boston, autant de lieux où l’association a déjà établi des contacts favorables.

Le mât est aussi une nouvelle étape dans un projet de plus grande envergure : le bateau pédagogique, une reconstitution partielle mais à taille réelle d’un navire négrier du XVIIIe siècle. Disposé dans l’espace public, cette coque serait une « plateforme culturelle itinérante internationale pour mieux aborder et comprendre l’esclavage et les atteintes à la dignité humaine d’hier et d’aujourd’hui ». Elle abriterait un centre d’interprétation qui permettrait de « rendre l’histoire plus accessible, plus compréhensible et plus palpable ».

Restitution de la coque nomade projetée dans un contexte urbain © La Coque nomade Fraternité
Restitution de la coque nomade projetée dans un contexte urbain © La Coque nomade Fraternité

Le président de La Coque Nomade Fraternité compte beaucoup sur ses collaborations internationales pour faire avancer ce projet de longue haleine, principalement au sein de la fédération internationale des descendants de l’esclavage qui vient d’être créée. 

Avant le mât, Dieudonné Boutrin a œuvré à la création d’un Pavillon de la Fraternité qui a ouvert ses portes au public en septembre 2012 sur l’ile de Nantes. Dans le bâtiment rectangulaire en bois, on peut voir une petite exposition permanente intitulée Traite négrière, esclavage, abolitions. Mémoires et histoire réalisée avec des historiens, qui présente la traite négrière, le système esclavagiste et les différentes formes de résistance à l’esclavage.

Le Pavillon de la Fraternité. A l’arrière-plan, le Carrousel des mondes marins © La Coque nomade Fraternité
Le Pavillon de la Fraternité. A l’arrière-plan, le Carrousel des mondes marins © La Coque nomade Fraternité

Pour marquer les esprits : des maquettes de navires négriers

Parmi les quelques objets exposés dans le pavillon, c’est surtout la maquette de L’Aurore qui m’a frappée. Sur le cartel qui l’accompagne, je lis que ce navire négrier du XVIIIe siècle a été construit à Nantes en 1784.

Lors d’une traversée type, L’Aurore embarquait sur la côte d’Angola environ 600 captifs qui étaient transportés dans la colonie française de Saint-Domingue (l’actuelle Haïti) où ils étaient vendus comme esclaves ou échangés contre des denrées coloniales, surtout du sucre et de l’indigo. Marchandises dont le bateau était chargé pour son trajet de retour en France.

Cette maquette de L’Aurore résonne alors fortement avec celle du Brooks que j’ai vue dans l’exposition La Poudre et l’Encre. Une conversation avec Patrick Boucheron à la bibliothèque de l’Arsenal, à Paris, en juin 2026.

Reproduction de L’Aurore, navire négrier du XVIIIe siècle construit à Nantes © Soraya Patel De Zorzi
Reproduction de L’Aurore, navire négrier du XVIIIe siècle construit à Nantes © Soraya Patel De Zorzi

Cette maquette du Brooks, bateau dédié au transport des personnes réduites en esclavage à la fin du XVIIIe siècle, a été réalisée en 1789 : c’est Mirabeau (1949-1791), figure de la Revolution française, qui l’a fait réaliser en prévision d’un discours pour demander l’abolition de la traite négrière qu’il veut prononcer à l’Assemblée constituante. Pour marquer les esprits, il veut montrer une reproduction d’un navire qui transporte des esclaves.

Maquette du Brooks exposée, illustrant l’horreur de la traite de l’esclavage, à la bibliothèque de l’Arsenal en juin 2026 © Soraya Patel De Zorzi
Maquette du Brooks exposée, illustrant l’horreur de la traite de l’esclavage, à la bibliothèque de l’Arsenal en juin 2026 © Soraya Patel De Zorzi
Gros plan sur la maquette du Brooks, où l’on peut voir les figurines en plomb représentant les esclaves entassés dans les ponts et entreponts © Soraya Patel De Zorzi
Gros plan sur la maquette du Brooks, où l’on peut voir les figurines en plomb représentant les esclaves entassés dans les ponts et entreponts © Soraya Patel De Zorzi

Mirabeau aurait lui-même été frappé par le plan du Brooks qui est imprimé par le Britannique Thomas Clarkson et la Society for efecting the abolition of the slave trade en 1789.

Plan du Brooks reproduits dans le livre Le Cri des Africains contre les Européens, leurs oppresseurs, ou Coup d'œil sur le commerce homicide appelé traite des Noirs, de Thomas Clarkson. © Soraya Patel De Zorzi
Plan du Brooks reproduit dans le livre de Thomas Clarkson. © Soraya Patel De Zorzi

Il fait donc réaliser une maquette qui s’ouvre par le milieu et où les esclaves sont représentés par des figurines en plomb entassées dans le ventre du bateau. Mais Mirabeau est empêché par le lobby colonial de prononcer son discours. Il offre la maquette à la Société des Amis des Noirs et c’est là que l’Abbé Grégoire l’aurait récupérée en 1799, lors de la dissolution de cette Société. 

Sensibiliser les jeunes et libérer la parole

Le Pavillon de la Fraternité de Nantes est ouvert au grand public et aux groupes scolaires (plus de 7 000 élèves accueillis depuis son ouverture). Outre la présentation du projet de coque nomade et l’exposition permanente, des animations pédagogiques y sont proposées pour sensibiliser les jeunes à l’histoire de la traite, de l’esclavage et du commerce triangulaire. Des ateliers et des rencontres thématiques sur l’esclavage d’hier et d’aujourd’hui, la parole citoyenne et le bien-vivre ensemble y sont régulièrement programmés. Ainsi que des projections de films, des débats et des conférences.

Depuis plusieurs années, l’association organise aussi le festival Histoire d’Avenir, les Arts échos de notre histoire sur l’île de Nantes.

Le programme du 16e festival, qui a eu lieu en même temps que l’inauguration du mât, en avril 2026, était dense : concerts et DJ sets, visite guidée à deux voix sur les traces du passé négrier de Nantes, exposition du street artiste Sébastien Bouchard, symposium sur les impacts de l’esclavage et la justice réparatrice avec des chercheurs et des témoins internationaux, rencontre des descendants pour « libérer la parole des héritiers de l’esclavage » où des descendants de personnes mises en esclavage, de propriétaires de plantation, d’armateurs négriers ont pu partager sur leurs histoires familiales respectives et la manière dont elles vivent avec ce lourd passé.

Affiche du festival Histoire d’Avenir, les Arts échos de notre histoire en 2026
Affiche du festival Histoire d’Avenir, les Arts échos de notre histoire en 2026

Depuis 2024, l’UNESCO organise chaque année des « Dialogues pour la justice réparatrice », lancées dans le cadre de sa Feuille de route contre le racisme et la discrimination et de son programme des Routes des personnes mises en esclavage. Ces rencontres réunissent des descendants de personnes mises en esclavage et de familles esclavagistes, des décideurs politiques, des chercheurs, des artistes et des membres de la société civile, pour aborder ensemble l’héritage de l’esclavage, les thèmes de la responsabilité et de la réparation institutionnelles, et « construire une conception partagée de la justice réparatrice en intégrant diverses perspectives dans un cadre unifié de compréhension et d’action ». Après une première édition au siège de l’UNESCO à Paris et une 2e à Londres en novembre 2025, les 3es Dialogues ont eu lieu en mars 2026 à La Haye et ont porté sur l’élaboration d’une boîte à outils, une « ressource flexible et évolutive » qui fournira « des principes communs, des outils pratiques et des exemples illustratifs » qui pourront être adaptés à différentes communautés.   

La traite transatlantique déclarée ‘le crime le plus grave contre l’humanité' par les Nations Unies

« L’adoption de la résolution A/80/L.48 de l’Assemblée générale des Nations Unies, le 25 mars 2026, déclarant la traite transatlantique des esclaves ‘le crime le plus grave contre l’humanité’, marque une étape historique dans la reconnaissance mondiale des injustices passées et de leurs conséquences durables. Cette reconnaissance renforce le besoin urgent de justice réparatrice en tant que processus global et tourné vers l’avenir, qui va au-delà des gestes symboliques pour remédier aux inégalités structurelles, favoriser la vérité, assurer la responsabilité et promouvoir la reconnaissance culturelle », indique l’UNESCO sur son site en ouverture de l’article sur cette 3e édition des Dialogues pour la justice réparatrice. L’organisation internationale souligne également que « le Royaume des Pays-Bas a pris des mesures importantes pour reconnaître et aborder son rôle historique dans l’esclavage, marqué par les excuses formelles du Premier Ministre et de Sa Majesté le Roi, la pression soutenue de la société civile et les initiatives en cours visant à faire face aux impacts durables de son passé colonial. ».

Portée par le Ghana au nom du Groupe des États africains, adoptée par 123 voix pour, 3 contre et 52 abstentions, cette résolution justifie cette qualification par l’ampleur (plus de 15 millions de victimes), la durée (plus de 400 ans), le caractère systémique (organisé par des lois et des États), la brutalité et les conséquences durables du système de la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage. Elle fait le constat que les conséquences historiques, sociales, économiques, culturelles et psychologiques de ces pratiques persistent aujourd’hui et continuent d’affecter les Africains et les personnes d’ascendance africaine dans le monde. La résolution invite les États membres à dialoguer sur la justice réparatrice, à envisager des mesures concrètes comme des excuses officielles, des indemnisations, la restitution de biens culturels, des garanties de non-répétition et à engager des réformes structurelles pour lutter contre le racisme systémique.

Jean-Marc Ayrault et Aïssata Seck signent une tribune dans Le Monde le 7 avril 2026 © Fondation pour la mémoire de l’esclavage

Le Royaume-Uni et les Etats membres de l’Union Européenne, dont la France, font partie des pays qui se sont abstenus lors du vote de cette résolution importante. Officiellement, la position de la France et des pays européens a été justifiée par le refus de « toute hiérarchisation implicite des crimes contre l’humanité ». Le 7 avril dernier, Jean-Marc Ayrault et Aïssata Seck, président et directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, ont publié une tribune dans le journal Le Monde appelant « la France à jouer un rôle moteur dans la question des réparations de l’esclavage ».

Des conséquences qui "continuent de hanter nos sociétés"

« Le message de cette résolution est avant tout d’affirmer que l’ampleur et les actes de ‘la traite des Africains réduits en esclavage et de l’esclavage racialisé des Africains’ n’ont jusqu’à présent pas été suffisamment reconnus. Pas suffisamment reconnus dans leur nature, d’abord : à ce jour, aucun autre ancien Etat colonial n’a osé suivre la France, qui, la première, a reconnu l’esclavage et la traite comme crime contre l’humanité par la loi Taubira du 21 mai 2001. Pas suffisamment reconnus dans leurs actes, ensuite, alors que cette histoire a laissé sur notre monde une empreinte ineffaçable, dont les conséquences continuent de hanter nos sociétés : c’est la persistance du racisme anti-Noirs, fondé sur des stéréotypes nés dans la matrice esclavagiste, et dont on voit en France combien ils continuent de circuler et de blesser », écrivent les deux signataires. Au titre de ces conséquences toujours à l’œuvre dans le monde actuel, Jean-Marc Ayrault et Aïssata Seck évoquent aussi les inégalités économiques qui marquent encore « les territoires post-esclavagistes », dont la France d’outre-mer fait partie, et « les injustices persistantes entre le Nord et le Sud, qui appellent de la part des anciennes puissances coloniales un changement de posture témoignant de leur capacité à enfin assumer des relations véritablement égalitaires ».

Jean-Marc Ayrault et Aïssata Seck préconisent que les réparations, au lieu d’être cantonnées à leur sens juridique, soit envisagées au sens historique, soit la responsabilité des Etats : « Cette responsabilité ne vise pas à corriger un passé à jamais irréparable, mais à réparer ce qui doit l’être aujourd’hui. Entendue ainsi, la réparation prend des formes multiples – symbolique, culturelle, éducative, sociale, économique – dont la nature et l’ampleur doivent être réfléchies et construites ensemble, dans le dialogue, le respect et la reconnaissance. (…) Il y a vingt-cinq ans, la France a osé rompre les rangs des anciennes puissances coloniales en adoptant à l’unanimité la loi Taubira. Cet héritage nous oblige. Après le vote du 25 mars, notre pays ne peut s’abstenir d’agir et doit répondre à l’appel qui nous est lancé », soulignent-ils.

Le 13 mai 2026, lors d’une table-ronde passionnante au Palais de la Porte Dorée, plusieurs chercheurs spécialistes des questions liées à l’esclavage se penchaient sur la question Peut-on réparer ? Cette rencontre s’inscrivait dans le Temps des Mémoires, cycle de commémorations nationales et locales qui a lieu chaque année du 27 avril au 10 juin, au cours duquel institutions, collectivités et territoires « se souviennent de l’esclavage colonial, célèbrent les combats pour son abolition et honorent ses victimes », avec cette année le 25e anniversaire du vote de la loi Taubira du 21 mai 2001.

Rencontre 'Peut-on réparer ?' le 13 mai 2026 au Palais de la Porte Dorée. De gauche à droite : Ary Gordien, Magali Bessone, Fabiana Ex-Souza et Kévi Donat © Soraya Patel De Zorzi.
Rencontre 'Peut-on réparer ?' le 13 mai 2026 au Palais de la Porte Dorée. De gauche à droite : Ary Gordien, Magali Bessone, Fabiana Ex-Souza et Kévi Donat © Soraya Patel De Zorzi.

Reconnaissance, réparation, réconciliation

Autour du guide-conférencier et podcasteur Kévi Donat, fondateur du Paris Noir, qui anime la rencontre, sont réunis la professeure de philosophie politique Magali Bessone, le chercheur et anthropologue Ary Gordien, spécialiste des mécanismes de racialisation et des politisations dont ils sont l’objet dans la Caraïbe et dans l’hexagone, et Fabiana Ex-Souza, artiste afro-brésilienne qui vit et travaille à Paris. Les intervenants se penchent sur les questions suivantes : Comment passer de la mémoire à la réparation ? Est-il possible de compenser les immenses préjudices subis par les personnes réduites en esclavage, plus d’un siècle après l’abolition définitive en France ? Des réparations financières sont-elles possibles, en faveur de leurs descendants ou en direction des États anciennement colonisés ? Quelles réponses sont possibles face aux héritages persistants de l’esclavage (inégalités outre-mer, injustices entre le Nord et le Sud, racisme anti-Noirs, etc.) ?

Récemment, j’ai découvert grâce à la philosophe Magali Bessonne ce qu’on appelle les trois R de la justice réparatrice : « Les réparations s’intègrent dans quelque chose qui s’appelle les 3 R, reconnaissance, réparation, réconciliation, qui est un mouvement qui vise à essayer de produire de la justice aujourd’hui pour des injustices qu’on essaie de corriger, auxquelles on essaie de remédier, et donc, on essaie de réparer. Les réparations prennent de multiples formes, et notamment celle de la connaissance, celle de l’attestation du passé, mais aussi celle de la correction d’injustices économiques, politiques, culturelles, psychologiques, sociales, la remémoration, la commémoration, la dé-commémoration, les ouvertures d’archives, l’éducation, la recherche … tout ça, ce sont des formes de réparation ».

Magali Bessone, professeure de philosophie politique et membre du Conseil scientifique de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage
Magali Bessone, professeure de philosophie politique et membre du Conseil scientifique de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage

« La reconnaissance est un aspect indispensable de la justice réparatrice et c’est important pour comprendre précisément que la question des réparations est une question de justice. Et c’est ce qu’on voit aussi, qu’on a lu aussi dans cette résolution de l’ONU (la résolution A/80/L.48 de l’Assemblée générale des Nations Unies, le 25 mars 2026), qui certes qualifiait la traite et l’esclavage de plus grave crime contre l’humanité, mais qui préconisait aussi, et peut-être surtout, des démarches, des pratiques de justice réparatrice, et les Nations Unies ont tout un programme de justice réparatrice. C’est important de mettre l’accent sur l’exigence de justice : la réparation consiste à répondre à une des injustices qui s’ancre dans le passé mais qui se prolonge dans le présent et qu’on aimerait bien voir s’interrompre pour l’avenir. Et dans ce processus tourné vers l’avenir, la reconnaissance est un moment indispensable. Mais reconnaissance est un terme polysémique, qui a au moins deux sens : reconnaissance au sens d’attestation des faits passés. Il est important de reconnaître, c’est-à-dire d’attester qu’il y a eu la traite et l’esclavage, connaître les faits passés dans toute leur complexité, et les reconnaître au sens de : les qualifier comme des crimes contre l’humanité (…). Et puis il y a un 2e sens du mot reconnaissance, qui n’est pas celui de l’attestation ou de la qualification, mais qui est celui, plus complexe, de : la reconnaissance des dénis de reconnaissance qu’ont été l’esclavage, la traite et les crimes dont on parle ici, ces dénis de reconnaissance qui portent sur le déni d’humanité, le déni de dignité, le déni de valeur des personnes captives et ensuite mises en esclavage. Et donc, il y a l’attestation des crimes et la reconnaissance des personnes, et c’est important de distinguer au moins ces deux grands sens : la reconnaissance des faits et la reconnaissance des personnes comme personnes qui aujourd’hui demandent que soit reconnu leur statut qui a été nié, ou dénié, pendant des années, voire plusieurs décennies. Et la justice réparatrice consiste à répondre à des attentes de reconnaissance et à corriger des dénis de reconnaissance. Et dans cette réponse, le droit au savoir joue un rôle, et c’est pourquoi les deux dimensions sont décisives », a détaillé Magali Bessone lors de la table-ronde.

Raconter une histoire différente

Auteur de l’ouvrage Peuple de Guadeloupe. Dire « nous » après l’esclavage et la colonisation (Éditions de l’EHESS – 2025), l’anthropologue Ary Gordien a travaillé sur la crise de 2009 aux Antilles, partie de Guadeloupe, où la reproduction des inégalités sociales et raciales était dénoncée. « Les mécanismes de racialisation sont au cœur de l’histoire de la Guadeloupe contemporaine et des Antilles, ça concerne aussi la région Caraïbe et aussi, en ce qui concerne spécifiquement la France, l’Océan indien, qui a tendance à être oublié », a-t-il souligné. Pendant la crise de 2009 est pointée notamment « la domination économique de certains entrepreneurs descendants de colons esclavagistes dans les sociétés antillaises, notamment en Martinique ». Il montre dans son livre qu’il y a « toute une dimension raciale qui pose la question des inégalités, parfois explicitement en termes de réparations, mais pas toujours, et aussi en termes de définition de soi, mémoire de l’esclavage, affirmation d’une histoire d’oppression et de résistance ».

La chercheuse et artiste franco-brésilienne Fabiana Ex-Souza a pour sa part expliqué sa décision de changer de nom, pour faire en sorte que le patronyme dont sa famille a hérité d’un esclavagiste soit un problème, une histoire, une charge dont l’on puisse parler.

Manteau de restitution de la série Plusieurs manteaux to Bispo © Fabiana Ex-Souza
Manteau de restitution de la série Plusieurs manteaux to Bispo © Fabiana Ex-Souza

Se définissant elle-même comme métisse, « issue d’une famille amérindienne et noire », elle travaille beaucoup sur la transmutation, une dimension qui est liée à la culture brésilienne. Fabiana Ex-Souza dit réfléchir à ces histoires communes et cette « cosmologie de mouvements » dans le monde, notamment le « déboulonnage » de statues dans l’espace public, en termes de mouvement collectif de la diaspora, des personnes qui veulent que cette histoire soit reconnue, donc une volonté d’inscription de mémoire et de raconter une histoire qui est différente. 

1825, 1848 : deux « occasions manquées » de réparations

Pour Magali Bessone, « le fait de déboulonner des statues ou de demander que soient renommés un certain nombre de lieux fait aussi partie de ces demandes de reconnaissance, en tous cas qu’une autre histoire s’inscrive dans l’espace public, qu’on choisit de déterminer comme étant signifiant de notre histoire commune ». La philosophe, qui a souligné qu’elle n’est pas historienne, a commenté la dimension morale et politique de deux « occasions manquées » de réparations : en 1825, au moment de l’ordonnance de Charles X qui reconnaît l’indépendance d’Haïti en échange du versement d’une indemnité colossale, et en 1848, au moment de la 2nde abolition de l’esclavage, avec la loi d’indemnité qui compense les pertes des propriétés des anciens propriétaires d’esclaves : « Ce sont les anciens colons d’un côté, et les anciens propriétaires de l’autre, qui sont indemnisés pour la perte de leurs propriétés, de leurs biens, des personnes mises en esclavage considérées comme de la propriété, du bien ». La différence principale entre ces deux moments est que l’ordonnance de 1825 implique deux Etats, l’Etat haïtien et l’Etat français, alors qu’en 1848, c’est un processus intérieur à la France.

« En 1825, lorsque l’Etat français exige que Haïti paye, en échange de la reconnaissance de son indépendance – on peut parler de rançon, comme le New York Times – ça fait plus de 20 ans que Haïti est indépendante de fait, mais aussi Haïti a gagné sa guerre d’indépendance face à la France qui a perdu. Et ça fait quand même une situation théoriquement asymétrique en faveur d’Haïti qui est vainqueur de la guerre. Et 20 ans plus tard, la France, vaincue, exige néanmoins et l’emporte, aux termes de négociations, qu’Haïti paye pour que la France reconnaisse que Haïti est bien un Etat indépendant et qu’elle ne soit plus une ancienne colonie française. Et ces 20 ans écoulés, c’est aussi les 20 ans d’un moment important qui est celui de la Restauration monarchique ultraconservatrice française, et il me semble que cette double dette haïtienne (…), c’est l’Etat monarchique français qui essaie de faire oublier tout ce qui a pu se produire en termes de ‘Liberté Egalité Fraternité’ depuis la Révolution française, et qui met à bas les avancées, dont l’abolition de l’esclavage, la reconnaissance de la libération d’Haïti parmi d’autres. Et cette « indemnité » d’avril 1825, elle est très semblable à ce qu’on appelle la loi dite « du milliard aux émigrés » : quand les nobles et le clergé, au moment de la Révolution française, se sont enfuis à l’étranger, leurs biens ont été saisis comme biens nationaux. La loi d’avril 1825 dite « du milliard aux émigrés » a pour but de rendre aux anciennes classes dominantes les biens qui avaient été confisqués et déclarés comme des biens nationaux au moment de la Révolution française. Dans les deux cas, on voit qu’il s’agit bien d’essayer d’annuler tout ce qui s’est produit et de revenir à l’Ancien Régime. Et c’est en ce sens qu’il est bien de comprendre que l’indemnité et cette Restauration d’un Etat d’avant la Révolution française ne sont pas des pratiques de réparation. Pour beaucoup de gens, quand on répare, on essaie de revenir à l’état antérieur, mais revenir à l’état antérieur n’est pas nécessairement de la réparation. Ca peut être au contraire une sorte de conservation, comme on le voit dans le cas de 1825 », a exposé Magali Bessone.

Enjeu néocolonial et inégalités reconfigurées

Le premier article de cette ordonnance de 1825 porte sur le commerce et stipule que les navires qui commercent entre la France et Haïti seront moins taxés de 50% par rapport à tous les autres pays avec lesquels Haïti commerce. « Certes, on va rembourser les propriétaires pour un certain nombre de pertes de propriétés, mais l’enjeu c’est quand même l’enrichissement de la France. L’enrichissement de la France par le commerce, l’enrichissement de la France par le fait de détenir cette rançon. Et finalement, il est vraiment là, l’enjeu néocolonial qui naît en 1825 avec Haïti », a souligné la philosophe.

Ordonnance de Charles X, dette d'indépendance de Saint-Domingue. Version manuscrite 17 avril 1825 © Archives Nationales via Wikimedia
Ordonnance de Charles X, dette d'indépendance de Saint-Domingue. Version manuscrite 17 avril 1825 © Archives Nationales via Wikimedia

Commentant la seconde abolition de l’esclavage et la loi de 1849 qui l’accompagne, Magali Bessone a rappelé que cette loi « est très négociée, elle est très discutée, mais entretemps, il y a eu pratiquement 25 ans pendant lesquels toutes les autres abolitions dans les contextes des empires européens ont adopté cette pratique, à savoir : ‘D’accord, on abolit l’esclavage, mais on rembourse les propriétaires’. Donc en effet, c’est scandaleux moralement pour nous aujourd’hui, et la logique politique, monétaire, économique de l’époque fait que c’est la propriété, qui est le droit, qui est ici respectée. Il y a eu violation du droit de propriété, donc on rembourse ceux pour lesquels il y a eu violation du droit de propriété ».

Ary Gordien a jugé qu’ « il y a une difficulté lorsqu’on parle de réparer l’esclavage, parce qu’en fait, on ne peut pas réparer ce qui n’a pas été fait en 1848, puisqu’on vient montrer que ce sont les propriétaires d’esclaves qui ont été indemnisés. (…) Et se pose surtout la question des continuités, et de ce qui s’est fait, qui a été maintenu, prolongé, reconfiguré aussi après l’abolition de l’esclavage. Tout ce qui est venu après, le post-esclavage, des formes de travail forcé ou en tous cas très contraint comme l’engagisme, c’est-à-dire l’exploitation des populations qu’on a fait venir d’Inde et d’Afrique et qu’on a forcées à travailler dans des conditions proches de l’esclavage, le fait que les anciens esclaves eux-mêmes n’avaient pas tellement d’autre choix que de continuer à travailler dans les plantations – habitations aux Antilles – et que ce modèle a perduré. (…) Il y a toute la reconfiguration des formes de travail qui restent très racialisées, très hiérarchisées tout au long du XXe siècle. La question est aussi de savoir ce qui a suivi, (…) réfléchir à ce qui perdure de l’esclavage après l’esclavage, aussi bien pour ce qui concerne les rapports de pouvoir, les rapports de travail, que les représentations, les préjugés, la manière de percevoir la couleur, l’origine. (…) Finalement, ce n’est pas directement l’esclavage qu’on répare, ce sont plus des inégalités produites et reconfigurées dans la période contemporaine »

Responsabilité politique

Interrogée sur la nécessité ou la possibilité de la réconciliation, Magali Bessone estime qu’il ne faut pas oublier le niveau politique et « déresponsabiliser l’Etat, qui était un des acteurs importants dans ces crimes contre l’humanité, et il faudrait que les processus multiples, horizontaux, verticaux, transversaux qui peuvent se produire ne laissent pas de côté l’Etat, comme si c’était maintenant seulement aux individus de se retrouver, de se pardonner ».

Ary Gordien a lui aussi rappelé la responsabilité politique et a critiqué la notion sous-jacente de culpabilité transgénérationnelle : « En quoi une personne aujourd’hui serait responsable de ce que ses ancêtres ont fait ? Et si on parle en termes de responsabilité, c’est moins être responsable du passé que d’être responsable du présent et d’être co-responsable aux différents niveaux de privilège et d’avantages dans lesquels on se situe. (…) Ce dont sont responsables, pour moi, les descendants de colons, pour ceux qui ont pu maintenir une position dominante sur le plan économique, c’est la reproduction des cercles de pouvoir blanc aujourd’hui, et non pas ce que leurs ancêtres ont fait plusieurs siècles auparavant, même s’il y a un lien généalogique évident entre eux. (…) Du fait du ressentiment lié à l’histoire de l’esclavage, il y a des crispations, je ne sais pas si la meilleure orientation est celle de la réconciliation, en revanche, j’ai l’impression qu’il y a des dialogues à avoir », notamment sur les mécanismes sociologiques de reproduction sociale qui sont à l’œuvre.   

Répondant à une question sur les actions de réparation mises en place dans certains pays, comme la discrimination positive pour l’accession aux études supérieures, Magali Bessone a rappelé qu’ « une des différences avec le Royaume-Uni, les Etats-Unis, le Brésil : la question raciale y est officielle, administrative, dans les recensements, ce que nous en France, on n’a pas, donc de ce point de vue, ce serait plus compliqué si on vise une réparation qui pourrait tracer des appartenances à des groupes raciaux. Donc ces politiques de réparation ne pourraient que s’envisager différemment. Aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, ce sont des banques, des universités, il y a quelques villes aussi qui ont mis en place des politiques de discrimination positive pour des logements sociaux, etc. mais globalement ça reste des initiatives privées, et pas publiques. Et je pense que, nous en France, les universités sont globalement publiques, donc de toute façon, sur le plan légal, administratif et politique, ce serait nécessairement différent, c’est-à-dire qu’il faudrait encore une fois envisager quelque chose qui serait au niveau de l’argent public. Cela étant, il y a des fondations, et il y a des fondations qui essaient en effet de promouvoir, avec des aides aux bourses de thèses, d’aide à la recherche, à l’éducation, de penser des réparations financières, mais du coup des réparations financières qui ne cherchent pas la filiation transgénérationnelle mais qui cherchent plutôt la solidarité, y compris pour des motifs qu’on ne pourrait pas tracer sur des générations successives d’absences de privilèges ou de désavantage. Moi, j’aimerais qu’on arrive à quelque chose de plus systématique en France, mais je pense que c’est difficile. Il y a des raisons administratives, politiques, légales et juridiques qui rendent la chose difficile. Ce n’est pas pour autant qu’on ne peut pas essayer ».  

Prendre la mesure des discriminations raciales

Parmi les nombreux facteurs de discrimination qui existent, la philosophe a rappelé qu’il y a « un facteur de discrimination important qui est la race, ce qu’on a du mal à dire en France, et dont il faut absolument tenir compte. Quand on réfléchit à la manière dont se construit ce facteur de discrimination spécifiquement racial, la traite et l’esclavage ne sont pas la seule cause, mais c’est une cause extrêmement importante, et ensuite la colonisation (…) qui a hérité d’un certain nombre de manières de penser, de se représenter, et aussi des manières très concrètes de faire du commerce, de faire du bénéfice, de construire ou de ne pas construire des Etats, sur les territoires que les Européens ont déterminé comme étant désormais les leurs, c’est 1884, la conférence de Berlin, ledit ‘partage de l’Afrique’. Et en effet, ça, aujourd’hui, ça produit des effets systémiques et des effets de racisme discriminatoires massifs sur lesquels il faut se pencher et dont en France, on a du mal à prendre la mesure, parce qu’on ne se donne pas tout à fait les moyens de les mesurer ».

Selon elle, la réparation doit tenir compte des dimensions psychologiques psychiques, mentales, affectives et de la dimension matérielle, économique, financière, « et là-dessus, c’est une question de volonté politique ».

La demande de réparation en 10 points de la CARICOM
La demande de réparation en 10 points de la CARICOM

Magali Bessone a fait référence aux 10 points de la demande de réparation de la CARICOM, la Communauté caribéenne, le dernier point étant l’annulation de la dette. « Ce sont des pratiques difficiles à mettre en place car elles ont une dimension globale ou internationale, et justement les Nations Unies ont une politique de justice réparatrice assez ferme, même si c’est simplement du soft law, des recommandations, les Nations Unies sont plutôt en faveur de dimensions de justice réparatrice y compris très matérielles et concrètes », a-t-elle précisé.

Restitution de biens culturels : enfin une loi-cadre

Abordant la question des restitutions de biens culturels et de restes humains, en référence à la loi française n° 2026-351 qui été votée le 9 mai 2026 sur la restitution des biens culturels, Magali Bessone a commenté : « On a avancé, il y a cette loi-cadre, on n’est plus obligés de faire des lois d’espèces à chaque fois. Néanmoins, c’est très cadré, et en particulier, il y a une exigence qui est : les biens restitués doivent être conservés, exposés, etc. et non pas utilisés comme les personnes et les groupes auxquels on les restitue estiment qu’ils doivent être utilisés, et quelle que soit cette manière. (…) A mon avis, il y a encore là des choses à repenser pour faire mieux ». Cette loi-cadre relative à la restitution de biens culturels, adoptée à l’unanimité par les députés et les sénateurs, concerne uniquement les objets ayant fait l’objet d’une appropriation illicite entre le 20 novembre 1815 et le 23 avril 1972, donc notamment pendant la période coloniale. Le 23 avril 1972 est la date de l’adoption d’une convention de l’Unesco qui inscrit le principe de la restitution dans le droit international. Une loi très restrictive, donc : elle exclut de fait les pillages commis sous Napoléon 1er et les biens militaires. Et encore limitée par un amendement qui demande aux Etats de s’engager à conserver les objets selon des standards internationaux et de garantir qu’ils soient accessibles au public.

Le sénateur communiste Pierre Ouzoulias, ancien conservateur du patrimoine, fait partie des sénateurs à l’origine du texte de loi. Dans un article publié dans le magazine Télérama le 12 mai 2026, il souligne : « On donne aux objets une nouvelle dimension, dans un esprit de coopération culturelle entre des pays qui partagent la même vision du patrimoine ».

Une loi-cadre sur la restitution des restes humains a été promulguée en France en décembre 2023, mais les demandes de restitution doivent être formulées par des États, les demandes émanant des territoires ultra marins comme la Guyane ou la Nouvelle Calédonie devront donc faire l’objet de lois d’espèces. Cette loi-cadre facilite la restitution « à des fins funéraires » de restes humains détenus dans les musées français quand les « conditions de leur collecte portent atteinte au principe de la dignité de la personne humaine ou, du point de vue du groupe humain dont ils sont originaires, leur conservation dans les collections contrevient au respect de la culture et des traditions de ce groupe ». Espérons que ces nombreuses conditions permettront quand même la restitution des dizaines de milliers de restes humains encore détenus aujourd’hui par le musée de l’Homme.  

Le « parcours de reconnaissance » d’une histoire partagée

Le 9 septembre dernier, l’Institut Français de Maurice a organisé une séance de ciné-débat autour de la projection du documentaire Restituer ? L’Afrique en quête de ses chefs d’œuvre. Réalisé par Nora Philippe en 2021 et coproduit par Arte, le film a été projeté et distingué dans des nombreux festivals internationaux. « C’est l’histoire de plus d’un siècle de pillages coloniaux et d’appropriation d’œuvres d’art par l’Europe, de combats incessants depuis l’Afrique pour les retrouver, et de grands musées qui célèbrent les arts africains mais gardent jalousement leurs trésors. Masques, statues, restes humains, fossiles, bijoux : les musées occidentaux possèdent des centaines de milliers d’objets et d’œuvres qui ont, pour la plupart, quitté l’Afrique subsaharienne pendant la colonisation. (…) On estime aujourd’hui que 90 % du patrimoine africain se trouve hors du continent, surtout en Europe, notamment dans des collections privées (…) », résume la fiche du film sur le site d’Educ’Arte, ressource pédagogique dédiée aux enseignants et aux élèves du secondaire.

Ciné-débat autour de la projection du documentaire Restituer ? L’Afrique en quête de ses chefs-d’œuvre à l'IFM le 9 septembre 2026
Ciné-débat autour de la projection du documentaire Restituer ? L’Afrique en quête de ses chefs-d’œuvre à l'IFM le 9 septembre 2026

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