Le Palais de la Porte dorée, qui abrite aujourd’hui le musée national de l’Histoire de l’Immigration et l’Aquarium tropical, ne s’est pas toujours appelé ainsi. Revenons sur l’histoire de ce bâtiment parisien, construit pour l’Exposition coloniale internationale de 1931. Et découvrons ensemble comment son architecture a alors été mise au service d’un discours politique et comment il a aujourd’hui une tout autre vocation, en conservant les traces de ce passé colonial et en l’expliquant aux visiteurs.
En 2025, le musée national de l’Histoire de l’Immigration a enregistré une fréquentation record : 274 563 visiteurs, soit 32 % de plus qu’en 2024. Et 29 % des visiteurs avaient entre 18 et 25 ans. L’exposition Banlieues chéries (avril – août 2025) devient la plus fréquentée du musée depuis son ouverture en 2007. Une exposition importante, la seule « jamais consacrée à l’histoire des banlieues populaires dans un musée national » selon les journalistes Véronique Bouruet-Aubertot et Rémi Guezodje dans le magazine Télérama le 8 janvier 2026.
Pour ma part, c’est vers 2007 que je suis allée au Palais de la Porte Dorée pour la première fois, en visitant avec mon fils l’Aquarium tropical qu’il abrite toujours. J’ai ensuite découvert le musée, probablement vers 2015. Son architecture démesurée, ses immenses volumes me semblent froids et me mettent même mal à l’aise, sensation exacerbée par l’histoire du bâtiment.
Il a fallu attendre l’exposition Ce qui s’oublie et ce qui reste, en 2021, pour que le musée devienne un lieu culturel que je fréquente plus régulièrement. Issue de la collaboration de l’institution parisienne avec le Musée d’art contemporain africain Al Maaden (MACAAL) de Marrakech, dans le cadre de la Saison Culturelle Africa 2020, l’exposition essaye de répondre à cette question : « Comment présenter et expliquer le monde d’un point de vue africain (en France) ? ». Et plus particulièrement, pour ces deux musées très différents : « comment représenter la création contemporaine africaine à travers le dialogue de deux collections ? ». Donc une exposition qui interroge et évoque la transmission de croyances, de valeurs et d’expériences. Un pari audacieux qui permet au public en France de voir ou de découvrir, comme c’est le cas pour moi, les œuvres de 18 artistes du continent africain et issus de ses diasporas.
Emo de Medeiros, Joel Andrianomearisoa et les autres
Dans cette exposition, deux œuvres textiles colorées et agrémentée de puces électroniques signées Emo de Medeiros (né en 1979), intitulées … norwithstranding the forces at hand (2018) et because where the mind wonders in the conundrum of freedom, m’attirent particulièrement. Au-delà des icônes représentant des visages seulement pourvus d’yeux et de scarifications, des poings fermés, des avions et autres symboles aux teintes vives sur fond noir, j’apprends que l’artiste, qui travaille entre le Bénin et la France utilise là la technique de l’appliqué, qui est utilisée à la cour royale du Dahomey (l’actuel Bénin) depuis le XVIIIe siècle pour raconter les hauts faits du royaume. Des dessins scannés par l’artiste se mêlent à des pictogrammes transformés et à des symboles venant de jeux vidéo, et chaque oeuvre raconte une histoire liée à la vie de l’artiste. Emo de Medeiros a doté ses oeuvres de puces électroniques qui peuvent être lues par les smartphones des visiteurs, délivrant des messages qui ressemblent à des proverbes.
Pour moi, cette exposition est surtout l’occasion de remarquer le travail de Joel Andrianomearisoa, un artiste prolifique et reconnu sur la scène internationale, le premier à représenter Madagascar à la Berlinale de Venise en 2019, qui vit et travaille entre Paris, la Creuse et Antananarivo. L’artiste a réalisé de grandes affiches où est inscrit noir sur blanc, en lettres majuscules, un message fort.
Des affiches que le public peut emporter, « comme autant de fils tissés entre un musée et ses visiteurs, entre le passé d’un lieu, le présent et ses enjeux mémoriels. Une œuvre qui n’oublie pas les fêlures de l’histoire, mais où frémissent aussi des perspectives et des promesses. “A la mémoire de tous…. A la certitude d’un bel avenir” », commentent les commissaires de l’exposition.
Mais c’est surtout son installation In memory of all, A la mémoire de tous qui investit l’immense hall d’honneur du Palais de la Porte Dorée, que l’on remarque d’emblée.
Construit pour l’Exposition coloniale internationale de 1931
Trois grandes pièces de tissu noir soyeux forment un genre de portique (ou rideau mortuaire, ou rideau de scène ?) sous lequel on passe pour entrer dans l’exposition, mais leurs doublures sont parées des couleurs que l’on trouve dans les fresques du Forum, douces et harmonieuses.
Avec cette parure qui semble forte et fragile à la fois, il est impossible pour le visiteur d’ignorer la plaque commémorative enserrée dans un ensemble de ferronnerie qui fait penser à des moucharabiehs, en surplomb, où l’on peut lire : « Le 6 mai 1931, cet édifice a été inauguré par G. Doumergue Président de la République, P. Reynaud étant ministre des colonies, le maréchal Lyautey commissaire général de l’exposition coloniale internationale ».
En effet, le bâtiment s’appelait à l’origine le Musée permanent des colonies et il a été construit pour l’Exposition coloniale internationale organisée de mai à novembre 1931 dans le Bois de Vincennes, autour du lac Daumesnil.
« C’est la plus grande exposition coloniale de l’histoire de France, mais ce n’est pas la seule : plusieurs expositions coloniales ont eu lieu depuis la fin du XIXe siècle, dont celle de 1922 à Marseille. La nouveauté ici, c’est l’ampleur », explique le conférencier pendant la visite guidée à laquelle je participe, en janvier 2026.
Les organisateurs ont en effet vu les choses en grand : 110 hectares, près de 200 pavillons.
Un chemin de fer circulaire de 5,5 km muni 6 stations est même construit pour faciliter les déplacements. Cette exposition de la « plus grande France » remporte un grand succès populaire : elle accueille près de 8 millions de visiteurs, alors que Paris compte environ 3 millions d’habitants.
Exposition de propagande
On est alors dans la deuxième vague de colonisation, qui a commencé au XIXe siècle et au cours de laquelle les puissances européennes se disputent le continent africain. « L’idée de cette exposition coloniale est de mettre en valeur les empires coloniaux. La raison officielle est de souder la population française à l’empire colonial car il y a peu de Français qui vont dans l’empire colonial. Il faut aussi investir dans cet empire colonial, donc une autre motivation de l’exposition de 1931 est de pousser à investir. Et puis il y a aussi l’envie de faire taire les discours anticolonialistes. C’est donc une exposition de propagande », souligne le guide.
Mais pourquoi organiser cette manifestation d’envergure dans le 12e arrondissement ? « Le métro arrive jusqu’ici dans le cadre de cette exposition. Il s’agit aussi de développer ce quartier, qui est assez à gauche et communiste. L’exposition résulte donc d’une volonté politique, d’une volonté économique et d’un projet de développement urbain », nous apprend le guide.
Ici et là, des critiques se font en effet entendre sur cet empire colonial français dans les années 1920. L’écrivain André Gide qui a passé dix mois en Afrique-Équatoriale française en 1926-1927 publie ses observations aux éditions Gallimard en 1927, sous le titre de Voyage au Congo. Il y dénonce notamment les conditions de vie des habitants et les abus des compagnies commerciales, et son livre fait beaucoup de bruit dans le monde politique français.
Résistances et critiques de la colonisation
Notre guide mentionne aussi le reportage du journaliste Albert Londres en Afrique-Occidentale française et Afrique-Équatoriale française en 1928, publié en feuilleton : il y décrit le travail forcé imposé par les contremaîtres européens sur le chantier de la voie ferrée Congo-Océan commencé en 1921 et y dénombre les victimes du chantier, plus de 17 000 ! Des critiques émanent aussi du Parti communiste français, qui est encore un petit parti fondé en 1920, mais qui a déjà une grande résonance médiatique. Le parti est affilié à l’Internationale communiste fondée par Lénine et soutient les luttes anticoloniales.
Des étudiants et des militants qui viennent des colonies françaises et qui revendiquent l’égalité politique et sociale fondent l’Union intercoloniale. Les autorités françaises craignent l’influence des communistes dans les colonies, où des mouvements anticoloniaux se structurent. Mais comme le soulignent Pierre Singaravélou, Karim Miské et Marc Ball dans l’ouvrage Décolonisations (Seuil, 2020), « l’entreprise coloniale a d’emblée suscité des résistances farouches en Asie et en Afrique », et « insoumission, rébellion, insurrection » en sont les multiples manifestations dans tous l’empire.
« Lyautey est partisan, comme d’autres, de changer le paradigme colonial : selon lui, il faut défendre la mémoire coloniale dans l’idée que les indigènes ont une culture intéressante et qu’il faut les promouvoir dans l’empire. Il faut donc obtenir la loyauté des indigènes pour qu’ils ne se retournent pas contre l’empire », précise notre guide en janvier 2026, illustrant toutes les contradictions qui existent alors dans le discours colonial français. La diversité des colonies et pays sous protectorat français et des statuts de leurs populations sera illustrée dans l’exposition de 1931, qui se veut pédagogique.
On cherche à y mettre en valeur les cultures des colonies, avec notamment des reproductions spectaculaires du temple d’Angkor Vat et de cases Bamoun, peuple du Cameroun.
Les visiteurs peuvent également y voir une reproduction de la mosquée de Djenné, dans l’actuel Mali. Les « vieilles colonies » sont présentées dans de beaux pavillons, celui de La Réunion est une réplique de la villa du domaine du Chaudron, ancienne « habitation » agricole coloniale aussi appelée propriété Maureau, du nom de ses derniers propriétaires. Près de 200 marques françaises y ont des pavillons, notamment Citroën, Nestlé, Banania, Hachette.
Un seul bâtiment pérenne : le Musée permanent des colonies
Les autres puissances coloniales sont invitées à cette exposition : la Belgique, le Danemark (le Groenland est alors une colonie danoise), les Etats-Unis, l’Italie, le Portugal, les Pays-Bas. Le grand absent est le Royaume Uni. « En 1924 et 1925, la Grande Bretagne a organisé à Wembley une grande exposition qui a eu du succès mais a été un fiasco financier. Les Anglais disent qu’ils n’ont pas les moyens de participer à l’exposition de 1931. Mais la Palestine, qui est alors sous mandat de la Société des Nations, est représentée », indique notre guide. Seuls deux pavillons anglais sont présents dans cette exposition internationale : celui de la Palestine et celui des Indes britanniques. La France possède alors le 2e plus grand empire colonial après l’empire britannique.
La plupart des pavillons ne sont pas conçus pour durer. Notre guide précise toutefois que le pavillon du Laos sera converti en musée du bois, le pavillon belge est remonté près de Bruxelles, celui des Etats-Unis est remonté à Vaucresson et est devenu une maison privée, et les pavillons du Togo et du Cameroun, transformés ensuite en pagode, se trouvent toujours dans le Bois de Vincennes (grande pagode de Vincennes). Seul l’imposant Musée permanent des colonies a vocation à être conservé après l’événement.
L’exposition se présente comme un grand spectacle populaire, avec un parc d’attractions. A une extrémité est aussi aménagé un parc zoologique qui remporte un énorme succès (3 millions de tickets vendus), et qui permettra la création du parc zoologique de Vincennes. Les visiteurs se pressent dans les restaurants et peuvent voir de nombreux spectacles et animations. L’exposition mise sur l’image et le divertissement, avec des nocturnes pendant lesquelles les reproductions de monuments illuminent le ciel parisien. Et certaines attractions, qui remportent alors un certain succès, ne seraient pas acceptables aujourd’hui.
Sur les traces de l’Exposition coloniale internationale de 1931
Pendant l’été 2022, j’ai vu l’exposition Sur les traces de l’Exposition coloniale internationale de 1931, organisée en extérieur au Bois de Vincennes, sur les lieux mêmes de l’exposition de 1931, et sur le site de la caserne Napoléon/Hôtel de Ville, rue de Rivoli, par la Ville de Paris et le groupe de recherche Achac, l’Association pour la Connaissance de l’Histoire de l’Afrique Contemporaine, un collectif de chercheurs historiens, politologues, anthropologues, historiens de l’art.
Rassemblant près de 300 documents, cette exposition pédagogique et gratuite se proposait de « replacer l’événement dans son contexte mais aussi de comprendre comment l’idée coloniale est devenue consensuelle durant l’entre-deux-guerres et comment plusieurs millions de visiteurs se sont laissé convaincre par la ‘Plus grande France ».
Personnellement, j’y ai effectivement appris beaucoup de choses, vu des photos et des reproductions de documents d’époque, et photographié une plaque commémorative rappelant l’organisation de l’exposition coloniale de 1931 dans ce lieu, mais mes recherches ne m’ont pas permis de savoir quand cette plaque a été posée.
« (Les visiteurs) pouvaient s’y balader à dos de chameau ou en pirogue sur le lac Daumesnil, manger du riz, boire du thé ou du café dans des restaurants exotiques. Sur l’ ‘avenue des Colonies’ et dans les pavillons, les spectacles des ‘figurants indigènes’ – tels que les Kanak exhibés au Jardin d’acclimatation en représentation ponctuelle au Bois de Vincennes, les danseuses khmères ou les tirailleurs sénégalais – servaient à renforcer l’idée que la France œuvrait à l’ ‘éducation’ et à l’ ‘élévation’ de ces peuples. À l’époque, cette mise en scène faite de propagande et d’exotisme dissimulait avec succès aux visiteurs la réalité outre-mer (…) », peut-on lire sur le site du groupe de recherche Achac au sujet de l’exposition coloniale de 1931.
L’architecture au service du discours politique
Au Jardin d’acclimatation dans le Bois de Boulogne, en marge de l’Exposition coloniale, des Kanaks sont exhibés comme des animaux dans un zoo. Ils auraient été recrutés et dupés par la Fédération française des anciens coloniaux, et sont présentés dans la presse comme des « sauvages cannibales et polygames ». Informé, le ministre des colonies fera fermer ce « zoo humain ». Même si elle a du succès, l’exposition de 1931 suscite aussi des critiques. Notre guide en janvier 2026 mentionne l’organisation d’une contre exposition intitulée La vérité sur les colonies près du parc des Buttes Chaumont par la CGTU et le Parti communiste, qui en profite pour faire de la propagande politique. En avril 1931, un collectif de surréalistes publie des tracts incitant à ne pas visiter l’exposition. Des poètes et écrivains, dont Louis Aragon, André Breton, René Char, Paul Eluard critiquent ouvertement l’événement.
Mais revenons-en au Musée permanent des colonies, qui est inauguré en mai 1931, lors de l’ouverture de l’Exposition coloniale internationale. L’immense bâtiment Art déco conçu par l’architecte Albert Laprade est moderne et imposant, il intègre des éléments d’architecture arabe que l’on trouve dans certaines demeures nord-africaines, à l’image du riad marocain. Laprade le conçoit comme une œuvre d’art totale. Dès qu’on s’en approche, on peut voir qu’il illustre parfaitement le concept de l’architecture mise au service d’un discours politique : des surfaces monumentales, une hauteur sous plafond vertigineuse, et sur toute sa façade, un bas-relief extérieur qui est probablement, selon notre guide, le plus grand bas-relief d’Europe : 13 mètres de haut, 90 mètres de large, plus de 1 130 m² ! Son thème central : les apports économiques des colonies à la France.
Tapisserie de pierre
Le sculpteur Alfred Auguste Janniot, assisté par deux assistants et 30 tailleurs de pierre souvent italiens, mettra moins de deux ans à le réaliser. Albert Laprade la compare justement à une « tapisserie de pierre » ornée de divinités antiques et de personnages démesurés, chasseurs d’hippopotame et piroguiers africains, tisserands du Maghreb, pêcheurs et cultivateurs. Une nature et une flore exotique foisonnantes illustrent toutes les richesses agricoles et minières extraites des colonies. Cette nature abondante et généreuse est également représentée par des éléphants, des antilopes, des oiseaux, des insectes, des poissons en tous genres.
Notre guide y voit un cours de géographie coloniale. Des allégories des grands ports français encadrent la grande porte centrale : Marseille, Bordeaux, Le Havre, où sont acheminés les marchandises venant des colonies. Paris complète le tableau, avec l’aéroport du Bourget ! Toute la partie gauche du bas-relief représente les colonies d’Afrique, de l’Océan Indien et des Antilles, tandis que la moitié droite est consacrée à l’Asie et à l’Océanie, et au centre, au-dessus de la grande porte, trône une figure de déesse antique qui représente l’abondance, entourée d’un olivier, symbole de paix et d’un chêne, symbole de liberté. Nulle part les colons, les militaires ou toute forme de violence ne sont représentés dans ce bas-relief. Le calme semble régner dans tout l’empire.
Mur des « grands coloniaux »
Lors de cette visite guidée de janvier 2026, nous avons la chance de voir de près, sur la façade ouest du bâtiment, le mur des « grands coloniaux ». Cette partie extérieure du Palais de la porte Dorée n’est en effet pas accessible au public en dehors des visites guidées, pour des raisons de sécurité. Sur toute la surface de cet immense mur figure, en une quinzaine de colonnes, une liste de noms qu’Albert Laprade a voulue « à la gloire de tous ceux qui ont concouru à la formation de l’empire colonial français ». Les noms sont couronnés de l’inscription : « A ses fils qui ont étendu l’empire de son génie et fait aimer son nom au-delà des mers, la France reconnaissante », qui s’étend sur toute la largeur du mur et fait référence à celle du Panthéon. L’effet est saisissant.
La partie droite du mur est réservée pour que de nouveaux noms puissent être ajoutés, mais il n’en sera rien. Mais d’où vient l’expression « grands coloniaux » ? « Cette expression valorisante, que l’on retrouve dans la presse et les manuels scolaires de l’époque, désigne différents acteurs de la colonisation française, qui sont élevés au rang de personnages historiques. Les noms sont classés par ordre chronologique, de l’an mille jusqu’au début du XXe siècle, dans une vision fantasmée de la colonisation qui remonte jusqu’aux Croisades », écrit Armand Coutard, chargé de conservation au Palais de la Porte Dorée dans la revue Hommes & migrations de juillet-décembre 2024 (n°1346-1347).
Chaque nom est complété par les dates de naissance et de mort de la personnalité, et ses « titres de gloire », le tout gravé en lettres majuscules. Lyautey n’étant pas favorable à ce qu’il appelle un « musée nécropole », seul le mur ouest sera finalement orné de noms. Je suis surprise par les premiers noms de la liste, liés aux croisades et à la création des royaumes chrétiens d’Orient : « Godefroy de Bouillon. 1058-1100. Chef traditionnel de la première croisade et premier souverain du royaume de Jérusalem » – « Renaud de Chatillon. Seigneur d’outre Jourdain. L’un des plus belliqueux conquérant de l’Orient » – « Saint Louis. 1215-1270. Croisades en Orient 1249-1254 et en Afrique 1270 ». Les croisades sont ici présentées comme des missions civilisatrices, au même titre que la colonisation… Et l’on veut faire remonter l’histoire coloniale au Moyen Age.
Impressionner les visiteurs
Sans surprise, on y retrouve celui de « Colbert Jean Baptiste. 1619-1683. Secrétaire d’Etat de la Marine » : sa biographie des plus succinctes ne mentionne évidemment pas son rôle dans la traite des esclaves et l’esclavage. Victor Schoelcher (1804-1893) est bien sûr mentionné (« Affranchissement des esclaves »). Jules Ferry (1832-1893) figure aussi sur cette liste comme « Initiateur de la politique coloniale de la troisième République ». En 1885, le député républicain modéré avait notamment fait partie de la majorité des députés qui avaient voté l’octroi d’importants crédits supplémentaires au gouvernement français pour financer une intervention militaire engagée depuis 1883 à Madagascar. Il avait alors affirmé que les « races supérieures » devaient civiliser les « inférieures ».
Les meilleurs artistes et artisans français de l’époque et de la période Art déco sont recrutés pour parer ce musée permanent des Colonies : les décorateurs Jacques-Émile Ruhlmann et Eugène Printz conçoivent le mobilier des salons d’apparat. Les peintres André et Ivanna Lemaître, Louis Bouquet et Pierre-Henri Ducos de la Haille signent les fresques qui ornent les salons d’apparat et le forum. L’artiste pluridisciplinaire Jean Dunand réalise les dix panneaux de laque qui ornent la salle de lecture. Et c’est le ferronnier d’art Raymond Subes qui réalise la grille du hall d’honneur inspirée des moucharabiehs, dont j’ai parlé plus haut, des vases lumineux et des lampadaires.
Si le bas-relief extérieur qui orne la façade du bâtiment impressionne, il faut que l’intérieur soit à la hauteur. Et c’est le cas. Contrastant avec toutes les lignes droites du bâtiment, les deux salons d’apparat situés aux deux extrémités du hall d’honneur sont de forme ovale. Ils sont conçus pour impressionner les visiteurs. A gauche, le salon qui sert de bureau de réception au ministre des Colonies Paul Reynaud pendant l’exposition de 1931 est appelé salon Afrique à cause de ses fresques et de son mobilier qui évoquent ce continent. 90 m2 habillés et ornés des matériaux les plus précieux, la plupart provenant justement des colonies : marqueterie en ébène du Gabon et bois de citronnier au sol, plinthes en ébène de macassar, bois exotiques précieux qu’on retrouve aussi sur les grandes portes de plus de 5 m de haut, poignées en défense de phacochère, bureau recouvert de galuchat (peau de raie ou de requin transformée en cuir) et de filets d’ivoire.
Bureaux d’apparat
Aux murs, une fresque en plusieurs panneaux aux teintes chaudes, censée illustrer les apports culturels et intellectuels de l’Afrique. A gauche, je suis frappée par le panneau qui évoque l’Afrique du Nord : on y voit l’ange Gabriel qui semble parler à l’oreille de Mahomet et à côté, Saint Michel qui terrasse le dragon. Le panneau met en avant ce thème qui est commun à l’islam, religion majoritaire des populations d’Afrique du Nord, et au christianisme. Trois autres panneaux illustrent les arts et sciences arabes. Dans le panneau évoquant l’Afrique noire, ce sont la danse et la musique qui sont présents. Les Africains à la peau foncée sont tous représentés nus, reflet du regard européen qui est alors porté sur ces populations.
A l’autre extrémité du bâtiment, le salon Asie, bureau d’apparat du maréchal Lyautey, le commissaire général de l’exposition. Là aussi, c’est la richesse des matières premières de l’empire colonial et le savoir-faire Art déco français qui priment. De l’entrée où nous devons rester, l’accès aux salons n’étant généralement pas autorisé afin de protéger ses sols en bois exotiques, notre guide attire notre attention sur la grande fresque qui orne les murs : elle illustre les aspects spirituels et religieux de cette partie de l’empire, avec des représentations de Krishna, de Bouddha et de Confucius. Mais tout est mélangé et cela en devient abstrait. « L’assemblage des mosaïques au sol est inspiré des tapis berbères, mais là on a perdu le sens : on est dans le décoratif, dans l’exotisme », pointe aussi le guide.
A l’ouverture de l’exposition, en mai 1931, ce salon n’est pas terminé, les peintres André et Ivanna Lemaître n’ayant commencé la fresque qu’en janvier. Notre guide nous révèle que dans les années 60, la fresque du salon Afrique était masquée et que le salon Asie était fermé.
Avec d’autres visiteurs, j’ai eu l’occasion (la chance !) d’entrer dans le salon Asie en février 2025. Parmi les différentes performances artistiques qui avaient alors lieu dans le Palais, celle intitulée Je suis ému·e mais je ne comprends pas pourquoi permettait d’entrer et de rester dans le salon quelques minutes. Le collectif Jack & Jane, inspiré par la démarche de l’écrivain Georges Perec, avait invité des visiteurs à livrer au micro leurs perceptions et leurs ressentis en visitant ce salon en 2024. En février 2025, on pouvait s’installer dans le salon Asie pour écouter une installation sonore faite de bribes de ces histoires. Casque sur les oreilles, j’en ai profité pour laisser mon regard vagabonder sur la fresque, le riche décor et les vastes proportions de cette pièce.
La salle des fêtes et sa fresque
Autre espace important de l’édifice : son immense salle des fêtes carrée, appelée aujourd’hui « forum », située elle aussi au rez-de-chaussée, dans l’axe de l’entrée principale. Pourvue d’une scène, elle a accueilli des manifestations officielles pendant l’Exposition coloniale de 1931. Le plus spectaculaire dans cette pièce de 22,5 m de hauteur est probablement ce qui la recouvre. Ici, pas de dôme, mais un genre de pyramide à escaliers, très novateur pour l’époque. Et aux murs, une fresque de 600 m2 en huit tableaux réalisée par le peintre Pierre Henri Étienne Ducos de la Haille, sept assistants et ses élèves, représente les « valeurs apportées par la France à ses colonies » : l’Art, la Paix, le Travail, le Commerce, l’Industrie, la Liberté, la Justice, la Science. « Ici, après la première partie du discours politique qui figure dans le bas-relief, les matières premières et les richesses que les colonies sont censées apporter à la France, on a la deuxième partie du discours : ce que la France apporte aux colonies, c’est la civilisation, ici sous forme d’allégories. Ce qui sous-tend qu’avant l’arrivée de la France, les colonies n’avaient pas ces valeurs », résume notre guide.
L’allégorie de la paix est une grande femme blonde, tenant faucille et gerbe de blé dans chaque main, entourée de biches et d’un enfant noir qui tient son manteau. A sa gauche, une supposée scène de vie africaine paisible, où tous les personnages sont presque nus. Une femme allaite un bébé, plusieurs portent sur leur tête des calebasses remplies de denrées, entourés d’eau et de végétation, un bananier porte un conséquent régime de bananes, quelques poules et un gros bœuf occupent le premier plan. Le commerce est représenté par une femme qui pèse des objets et illustré par un port où on voit un grand navire chargeant ou déchargeant des marchandises et quelques modestes jonques, ainsi que de nombreux personnages qui semblent affairés près du navire, certains coiffés de chapeaux coniques qu’on associe généralement à l’Asie.
Notre guide souligne que dans les années 1930, la dimension économique de la colonisation est pleinement assumée. Le panneau qui m’a semblé le plus incongru est celui représentant la liberté : on y voit notamment un homme blanc en tenue de missionnaire qui semble débarrasser de ces chaînes un noir agenouillé devant lui… A côté deux autres noirs travaillent dans un champ et à l’arrière-plan, plusieurs autres noirs semblent vaquer à leurs occupations, l’un pêchant, d’autres transportant des marchandises sur leur tête. Avant de voir écrit le terme « liberté », j’ai cru qu’il s’agissait d’une représentation de l’éducation… Ce panneau illustre aussi le paradoxe de l’Etat français laïc qui s’appuie au XXe siècle sur l’action des missions catholiques dans les colonies, notamment pour l’éducation.
Classé au titre des monuments historiques
Au-dessus de chaque tableau est indiqué le concept qu’il illustre, écrit en lettres dorées, pour que personne ne puisse s’y tromper. Au centre de la salle, au-dessus de la scène, une composition saisissante représente la France entourée des cinq continents. On y distingue au centre l’allégorie de la France couverte et drapée de rouge et de blanc, surmontée de grandes voiles blanches, symboles de la colonisation. A ses côtés, l’Europe lui tend la main. Autour d’elles, les allégories des autres continents sont très peu vêtues : en bas, sur de grands chevaux blancs, l’Océanie est étendue à gauche et la blonde Amérique porte un gratte-ciel sur ses jambes. Plus haut, l’allégorie de l’Asie à gauche est assise sous un dais de tissu, tandis qu’à droite, l’Afrique est nonchalamment étendue sur un éléphant qui la porte. La France offre à tous la colombe de la paix.
Comme les salons Afrique et Asie, le Salon des Laques, les façades, la toiture, les grilles d’entrée, le hall, l’auditorium, les escaliers, ce Forum est partiellement classé au titre des monuments historiques depuis 1987 et donc protégé. Son sol a été doté d’un parquet rétractable pour protéger les mosaïques qui le parent. Notre guide indique qu’en son centre, une swastika hindoue est représentée. Dommage qu’on ne puisse pas l’admirer.
Aux extrémités de la salle, les mosaïques aux tons rouges, noirs, jaunes et or ne sont pas recouverte et on peut y voir de nombreux symboles présents dans la mythologie asiatique : paons, éléphants harnachés, guerriers casqués, dragons, et des motifs végétaux, en forme de rameaux, de palmes ou de branches tournoyantes.
Dialogues avec l'histoire du lieu
Chaque année, le Palais de la Porte dorée organise une manifestation baptisée L’Envers du décor. « Initié en 2018, L’Envers du décor constitue un des temps forts annuels de la programmation culturelle du Palais de la Porte Dorée. Il a été conçu pour offrir aux publics de nouvelles clés de lecture sensible du temps et de l’espace, pour « loger un récit dans un bâtiment plus fort que nous » comme nous l’explique Patrick Boucheron. Le temps d’un grand week-end, le Palais de la Porte Dorée devient le théâtre de toutes les métamorphoses artistiques, met en débat son passé et s’ouvre sur de nouveaux horizons à travers le regard d’artistes contemporains, issus des arts vivants comme visuels », explique Cécile Vermorel, co-directrice de la vie des arts et des idées du Palais dans la revue Hommes & Migrations n°1346 (juillet-décembre 2024).
Pour sa huitième édition, en février 2025, L’Envers du décor se déroule lors de deux soirées avec des musiciens, des plasticiens et des performeurs qui « imaginent des rituels, dialoguent avec les multiples histoires du lieu et convoquent ses fantômes ». La manifestation à laquelle j’assiste célèbre aussi les derniers jours de l’exposition Chaque vie est une histoire.
Le programme est nourri, et je suis captivée par l’installation Le Triomphe de Toussaint, immense représentation de Toussaint Louverture en guerrier à cheval par le plasticien français Raphaël Barontini. La « vedette » de la manifestation est la performance musicale et dansée Loro-Loroning Atunggal, unifier ce qui est double. L’entrée du forum est parée d’un grand voilage chatoyant et presque transparent, teint par l’artiste Amalia Laurent dans les mêmes couleurs que celles des fresques.
On y devine ici et là quelques visages. Ce voilage baptisé À l’usage des fantômes évoque la transgression des frontières entre le monde réel et des mondes parallèles.
Ce soir-là, Amalia Laurent joue avec les musiciens de la compagnie de musique indonésienne Pantcha Indra qui fait résonner dans la pénombre les percussions et les sonorités graves des gongs, confèrant à l’espace une espèce d’intimité et de recueillement. Au rythme de cette musique captivante, trois danseuses se mettent en mouvement derrière le rideau, et le public rassemblé autour des musiciens regarde leurs ombres évoluer harmonieusement dans ce théâtre d’ombre. Un moment où le temps semble suspendu.
Salon des laques et aquarium tropical
C’est très récemment que j’ai visité le salon des laques, au 2e étage du bâtiment, qui est resté fermé jusqu’à l’automne 2023. Destiné à l’origine à accueillir les visiteurs du musée des colonies, et pas les invités de marque, il est meublé de tables, de chaises et de bibliothèques en noyer d’Afrique et palissandre de Madagascar, un bois d’un beau rouge foncé. Je suis frappée par l’éclat du bois et j’apprends que ce mobilier avait été dispersé dans les réserves et dans les bureaux du musée, et qu’il a été restauré. Tout s’explique ! Aux murs de cette bibliothèque sur deux niveaux, les dix grands panneaux de laque qui lui donnent son nom et qui ont été réalisés par l’artiste Jean Dunand, qui a été initié par un maître japonais.
Certains panneaux ont eux aussi été restaurés en 2022.
Je ne suis pas du tout familière de la technique de la laque, mais je lis que les dimensions des panneaux sont exceptionnelles. Surtout, les motifs et personnages représentés dans des teintes sombres et argentées sont éblouissants.
Le panneau représentant La forêt est particulièrement saisissant, figurant dans ses moindres détails une végétation luxuriante, un tigre, des singes et des oiseaux sur fond noir.
Je n’en parlerai pas beaucoup ici, mais dès l’origine, ce « joyau de l’Art déco » qu’est le Palais de la Porte Dorée comprend un aquarium situé dans les sous-sols du musée des Colonies. « L’objectif était de présenter au public la faune marine et fluviale des colonies exploitable et immédiatement à leur suite tous les produits et sous-produits de leur exploitation, pour pallier progressivement l’appauvrissement des fonds de pêche métropolitains », peut-on lire sur le site internet du monument.
Paris se dote ainsi de son premier aquarium qui est le pendant du parc zoologique également créé pour l’Exposition coloniale de 1931. Outre ses nombreux bacs contenant des espèces exotiques, on y trouve aussi un terrarium accueillant crocodiles, tortues, lézards et crapauds. C’est d’ailleurs ce qui me frappe lorsque je visite l’aquarium avec mon jeune fils dans les années 2000 : cette immense fosse centrale et ses alligators, sous des éclairages artificiels, dans une humidité quasi tropicale. Aujourd’hui, les bacs et le terrarium sont toujours disposés comme ils l’étaient en 1931.
Expliquer le contexte
Lors de la visite guidée de janvier 2026, notre guide indique que des pickpockets sévissaient dans certaines courettes du musée des Colonies, qui a également abrité un commissariat. Je n’ai malheureusement pas pensé à lui demander à quelle époque ces faits se sont déroulés. Après l’Exposition coloniale de 1931, le Musée se sépare de la plupart des objets et des œuvres qui avaient été prêtées par des collectionneurs et des institutions, mais les œuvres prêtées par les collectionneurs Paul Guillaume et Tristan Tzara y demeurent jusqu’en 1934. Les meubles des salons Afrique et Asie, qui étaient mis en dépôt, sont achetés par le musée et certaines œuvres sont récupérées dans les pavillons provisoires de l’Exposition coloniale. Rebaptisée musée de la France d’outre-mer en 1935, l’institution est toujours dotée d’une section historique et d’une section économique et sociale. L’exotisme dans l’art et la littérature française et les arts primitifs ou art premier (appelés alors les « arts indigènes »), présentés par colonie, y occupent une place de choix. Trois galeries sont consacrées à l’histoire coloniale. Le musée accueille aussi de nombreuses expositions.
Dans les années 1960, les anciennes colonies françaises obtenant leur indépendance, le musée devient « Musée des arts africains et océaniens », sous la tutelle du nouveau ministère des Affaires culturelles. Les arts primitifs sont mis en lumière tandis que les collections historiques de l’institution sont remisées dans les réserves. En 1990, l’établissement est rebaptisé « Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie ». Mais ses collections sont transférées en 2003 au nouveau musée des Arts et Civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques, aujourd’hui musée du Quai-Branly. La nouvelle Cité nationale de l’histoire de l’immigration qui voit finalement le jour en octobre 2007 naît dans un contexte politique très difficile, le président de la République ne daigne même pas l’inaugurer… En janvier 2012, le musée de l’Histoire de l’Immigration et l’aquarium sont réunis dans le nouvel « établissement public du palais de la Porte Dorée ». Et c’est sept ans après son ouverture, en décembre 2014, que le musée est officiellement inauguré par le président François Hollande.
Contrairement à la plupart des musées français, l’institution de la Porte Dorée a dû construire sa collection en partant de zéro à partir de 2005, acquérant plus de 9 000 objets, documents et œuvres d’artistes. Une tâche ardue et délicate, qui a culminé avec l’ouverture d’un nouveau parcours permanent en juin 2023, et qui a permis au musée d’asseoir sa légitimité parmi les autres institutions culturelles hexagonales. Sans renier l’histoire du bâtiment, la direction et les équipes du musée s’attachent à expliquer aux visiteurs le contexte dans lequel il a été construit. Les expositions temporaires et la riche programmation du musée, projections, débats et tables rondes, spectacles, concerts, rencontres littéraires, ont contribué à en faire un lieu culturel ouvert sur la société et fréquenté par un public de plus en plus large. Ce sera l’objet de ma prochaine chronique.
